D'après vous, quelle est la meilleure façon pour un Québécois d'apprendre l'anglais?

Mis à jour le 30 oct. 2012
LA PRESSE

Pierre-Yves McSween

Comptable professionnel agréé, professeur au cégep régional de Lanaudière et chargé de cours à HEC Montréal.



UNE QUESTION D'OUVERTURE



Apprendre l'anglais ou n'importe quelle langue seconde n'est pas une recette unique. Évidemment, lorsque les parents parlent une autre langue, c'est la façon la plus facile de s'imprégner de celle-ci. D'ailleurs, les enfants sont comme des éponges, c'est à un jeune âge que l'apprentissage est le plus facile. Pour le reste, il faut faire preuve d'ouverture, pas seulement en tant que société, mais en tant qu'individu. La première étape est de ne pas être réfractaire, de ne pas nier la nécessité d'apprendre l'anglais pour un francophone : voir l'apprentissage de l'anglais comme enrichissant. Je ne parle pas d'assimilation, mais d'affirmation du rejet de la pensée xénophobe qu'apprendre l'anglais est un déni de notre identité. Donc, il faut un mélange d'immersion, de cours au primaire, d'écoute de musique en anglais, de visionnement de films, de lecture, etc. Mais le plus grand défi du Québec est probablement de trouver les ressources pour enseigner cet anglais. L'apprentissage d'une langue, ce n'est pas une recette ponctuelle, c'est un processus qui nous suit toute notre vie. Personnellement, j'enseigne à des cégépiens et des universitaires qui n'ont pas encore le réflexe de conjuguer le « s » au pluriel. Il ne faut pas s'attendre à ce qu'ils apprennent la langue de Shakespeare en composant 254-6011. Je rêve du jour où les communautés se mélangeront et que le mur de Berlin linguistique du boulevard Saint-Laurent tombera. Lorsque les deux solitudes formeront un amalgame, nous pourrons être une société bilingue capable d'accomplir de grandes choses.

Joëlle Dupont

Étudiante en sciences humaines au cégep de Lanaudière.

DES PRÉMISSES DISCUTABLES



Quand j'entends les politiciens parler d'apprentissage de l'anglais, et les réponses qu'ils reçoivent des journalistes, parents et autres citoyens lambda, voilà ce qui saute inévitablement aux yeux : ça paraît que tous ces gens n'ont pas mis les pieds à l'école depuis longtemps, et encore moins pour apprendre l'anglais! Il serait important de rétablir les prémisses dans ce débat. Primo, le «saupoudrage», même à partir de la maternelle, ne pourra ni améliorer la maîtrise d'une langue seconde, ni nuire à celle de la langue maternelle (et encore moins «assimiler» quelque enfant que ce soit)! Deuxio, la maîtrise de l'anglais est un atout incommensurable partout sur Terre qui devrait être envisagée comme un cadeau à offrir aux générations futures. Tertio, la connaissance de l'anglais n'est pas une menace au français : le cerveau n'est pas un tiroir à espace restreint ne pouvant contenir qu'une seule langue ou les fragments de plusieurs! Au sortir de l'anglais intensif en 6e année, j'étais presque parfaitement bilingue... avant de tout perdre au secondaire, même en suivant des cours d'anglais enrichi! Conclusion? Il faudrait consacrer à l'apprentissage de l'anglais plusieurs périodes intensives tout au long de la scolarité. Par exemple, une semaine intensive tous les deux ou trois mois, dès la 3e année du primaire, entrecoupée de périodes sans cours d'anglais, mais où l'élève serait tenu de réaliser des «devoirs pratiques» (livres à lire, films/émissions anglophones à écouter, rédaction d'un journal, etc...)

Joelle Dupont

Denis Boucher

Associé au sein d'un cabinet de relations publiques.



LE PLUS TÔT POSSIBLE



Je ne partage pas cette façon de penser qui oppose constamment la vitalité de notre culture à l'apprentissage d'une autre langue. Apprendre l'anglais n'est pas une abdication de notre langue maternelle. La connaissance de l'anglais est un outil pour s'ouvrir sur le monde et avoir un esprit plus réceptif à d'autres cultures. C'est aussi ce qui donne la possibilité d'exporter nos connaissances et notre savoir-faire. J'aimerais bien que la Terre entière parle français, mais ce n'est le cas. L'anglais est devenu la langue des affaires un peu partout sur la planète. Le Québec ne peut ignorer cette réalité. Ce serait nous condamner à l'appauvrissement et à l'isolement. Les experts vous diront que l'apprentissage d'une langue étrangère se fait plus facilement en bas âge. On doit donc encourager l'enseignement de l'anglais le plus tôt possible. Le pire danger qui guette notre langue n'est pas que nous puissions nous exprimer en anglais au besoin. Il m'apparaît plutôt que nous devons être sérieusement préoccupés de la piètre qualité du français au Québec qui est massacré tant à l'écrit qu'à l'oral depuis que syntaxe, grammaire et vocabulaire ont pris le bord.

Denis Boucher

Martin Lépine

Professeur de didactique du français à l'Université de Sherbrooke et enseignant au primaire et au secondaire pendant 10 ans.

POUR UN ENSEIGNEMENT INTENSIF... DU FRANÇAIS !



En matière d'enseignement des langues, au Québec particulièrement, l'urgence n'est pas à une exigence accrue pour l'apprentissage de l'anglais, mais bien à un enseignement et à un apprentissage de grande qualité du français comme langue nationale de tous les Québécois. Dans une société de plus en plus hétérogène, il convient non pas d'envoyer le message qu'au Québec, l'important c'est d'apprendre l'anglais, mais que la priorité est de bien maîtriser le français pour ensuite être mieux à même d'apprendre et l'anglais et l'espagnol et le mandarin... D'ailleurs, dans l'enseignement des langues secondes ou étrangères, la question n'est pas tant de savoir quelle est la meilleure façon d'apprendre l'anglais, par exemple, mais bien quelle est la meilleure façon d'apprendre l'anglais pour Pierre, pour Jean, pour Jacques, bref pour un individu unique au parcours singulier dans un contexte précis et à un moment déterminant de sa vie. On apprend une langue lorsqu'on exprime un réel besoin et un véritable désir de l'apprendre. Ce n'est pas en saupoudrant quelques heures d'enseignement de l'anglais en première année ni en congestionnant l'enseignement du français en quelques mois à la fin du primaire qu'on développera de réelles appétences et compétences langagières chez tous les Québécois.

PHOTO FOURNIE PAR MARTIN LÉPINE

Martin Lépine

Jana Havrankova

Médecin endocrinologue.



POLITIQUE, SORS DE CE CORPS



Dans les pays européens, où la tension entre la langue maternelle et l'anglais ne joue pas le même rôle qu'au Québec, l'enseignement de l'anglais débute généralement à l'école primaire entre l'âge de 6 et 10 ans. Plus tôt on commence, mieux l'acquisition d'une langue étrangère se passera, postule-t-on. Toutefois, quelles données observationnelles ou expérimentales possèdent les pédagogues pour recommander l'âge pour le début de cet apprentissage scolaire? Encore faudra-t-il sans doute distinguer les enfants qui seraient capables d'un apprentissage hâtif de ceux qui devraient consolider le français avant d'entreprendre l'anglais. Par contre, il est clair que pour maîtriser une langue étrangère, l'enseignement ne suffit pas, la pratique s'avère indispensable. Ainsi, des cours d'immersion, des études postsecondaires en anglais, des stages dans un milieu anglophone viennent tous renforcer cette formation scolaire. (Une anecdote à propos d'un camp d'immersion en anglais aux États-Unis où nous avons envoyé notre fils de dix ans : il en est revenu avec des bases en espagnol, puisque le camp était prisé par des Mexicains voulant apprendre l'anglais!) Avant de s'embourber dans la politique, il faudrait savoir ce que, de manière objective, convient le mieux pour apprendre l'anglais, langue essentielle, que cela plaise ou non, à notre époque mondialisée.

Photo fournie par Jana Havrankova

Jana Havrankova

Michel Kelly-Gagnon

PDG de l'Institut économique de Montréal. Il s'exprime à titre personnel.



MULTIPLIER LES OCCASIONS



All of the above! En effet, pour apprendre une langue mais, surtout, pour la maîtriser, il faut multiplier les occasions et les formes d'apprentissage. Qui plus est, il suffit de fréquenter des gens en provenance de l'Europe de l'Est ou de l'Europe centrale pour réaliser que l'on peut très bien devenir multilingues sans rien perdre de sa langue ou de la culture maternelle. Enfin, soulignons qu'une majorité de parents souhaite un enseignement pro-actif de l'anglais à l'école et que ce sont les gens de condition socio-économique plus modeste qui ont le plus à gagner d'une telle politique.

Michel Kelly-Gagnon

Francine Laplante

Femmes d'affaires.



UNE PRIORITÉ



Cadette d'une famille de 12 enfants, je suis native d'un petit village de la Rive-Sud où les seuls mots que nous entendions en anglais étaient yes, no, thank you et toaster. Vous comprendrez que l'apprentissage de l'anglais n'était pas une priorité pour mes parents, trop occupés qu'ils étaient à essayer de nous nourrir, nous vêtir et nous éduquer correctement. Résultat? J'ai migré dans la grande région de Montréal à l'âge de 19 ans pour poursuivre mes études à l'université en étant totalement incapable de parler l'anglais. Encore aujourd'hui, à l'âge de 45 ans, je ne maîtrise pas bien l'anglais et je me sens vraiment, mais vraiment hypothéquée. Il m'est impossible d'avoir une ouverture sur le monde, impossible de m'informer sur la politique internationale, impossible de négocier moi-même mes contrats dans la langue de Molière. Mon anglais est pire que celui de Mme Marois... vous pouvez vous imaginer! J'aurais pu apprendre à l'âge adulte, d'ailleurs j'ai essayé à maintes reprises, mais c'était ardu et j'avais l'impression d'être à la maternelle. Alors lorsque j'entends dire que l'anglais n'est pas une priorité, les cheveux me dressent sur la tête. Je ne veux pas que mes enfants se sentent exclus et non informés. Je ne veux pour rien au monde que mes enfants vivent cela, alors l'anglais est une priorité. Ce n'est pas une question de renier notre langue maternelle, mais plutôt d'être réaliste et de s'ouvrir sur le monde. Combien de fois ai-je renoncé à des projets faute de connaissance de la langue anglaise? Encore aujourd'hui, en l'écrivant, je ressens une certaine honte. J'ai le sentiment d'être passée à côté de plusieurs opportunités et j'ai la ferme conviction que les enfants doivent apprendre l'anglais le plus tôt possible, et ce, peu importe la formule.

Nestor Turcotte

Retraité de l'enseignement collégial.



DANS UNE ÉCOLE SPÉCIALISÉE



Lorsqu'un immigrant arrive au Québec et qu'il ne parle pas la langue commune (le français), il s'inscrit rapidement dans une école linguistique et en six mois, il parle mieux le français que la plupart des francophones de souche. Pourquoi? Il étudie la langue (grammaire d'abord, vocabulaire, phraséologie, etc.). Si, par la suite, il veut apprendre une autre langue (seconde langue comme l'anglais, troisième langue comme l'espagnol), il suit le même processus. Il devient trilingue en moins de deux ans. Les Québécois francophones devraient suivre la même voie. Le primaire devrait être consacré à l'apprentissage de la langue maternelle (grammaire d'abord, vocabulaire, analyse grammaticale et logique, phraséologies, etc.). L'étude d'une deuxième ou troisième langue devrait se faire d'une façon intensive et dans une école linguistique spécialisée. Comment y arriver? Lorsque l'élève arriverait au secondaire ou encore au cégep, - s'il ne l'a pas fait et désire toujours le faire) - il pourrait momentanément quitter son école secondaire et s'inscrire dans une école spécialisée en langues : il pourrait, par exemple, s'il est en troisième secondaire, abandonner ses cours pour un an, et s'inscrire pendant un an ou six mois, pour apprendre une ou deux langues nouvelles. Le personnel qui oeuvre présentement dans les écoles et qui enseigne l'anglais ou l'espagnol ou une autre langue serait muté à ces écoles spécialisées. Le stage linguistique terminé, l'élève pourrait reprendre ses cours réguliers. Les professeurs de langue seraient entièrement satisfaits; les élèves sortiraient enrichis de cette expérience et stimulés culturellement parlant. Les jeunes Québécois francophones y trouveraient leur compte et ne se sentiraient pas inférieurs aux immigrants qui parlent souvent couramment deux ou trois langues.

Nestor Turcotte

Jean Gouin

Directeur général de la Fédération des médecins résidents du Québec.



PAS UNE OPTION, MAIS UNE NÉCESSITÉ



L'apprentissage d'une seconde langue, voire d'une troisième, ne devrait souffrir aucun débat. En Europe, chaque pays conserve jalousement sa langue maternelle, mais demeure très ouvert à la culture langagière des autres pays. Plus souvent qu'autrement, l'on rencontre des gens qui peuvent s'exprimer en deux, trois et même quatre langues. Comme Québécois,  l'apprentissage de la langue shakespearienne devrait se faire dès la maternelle. Ce faisant, cela constitue un immense service que l'on rendra à nos enfants  puisque la langue internationale est l'anglais. Et pourquoi le cursus éducatif n'introduirait-il pas l'apprentissage obligatoire d'une troisième langue. Jeune, j'ai eu la chance de faire mon cours classique et je fus confronté à l'apprentissage du latin et du grec ancien, et l'anglais faisait partie intégrante du cursus scolaire. Bien sûr, j'ai pesté, mais jamais je ne l'ai regretté. La richesse d'une nation tient souvent à son ouverture sur le monde, à sa capacité à affronter les évènements et à s'adapter aux différentes cultures. Le Québec devient peu à peu une terre multiculturelle où la langue d'usage se doit d'être le français. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, des pays entiers ont dû apprendre le russe. Les citoyens de ces pays sont cependant demeurés unis par leur langue maternelle. Difficile de comprendre les craintes de certains. L'apprentissage de l'anglais comme langue seconde n'est pas une option, mais une nécessité.

Jean Gouin

Jean Bottari

Préposé aux bénéficiaires.



DÈS LA PREMIÈRE ANNÉE



L'enseignement de l'anglais dès la première année est selon moi la meilleure façon d'apprendre la langue de Shakespeare. En ce qui me concerne, j'ai eu la chance d'étudier en anglais. Il était normal à cette époque pour les immigrants italiens d'inscrire leurs enfants à l'école anglaise. Cela ne m'a pas empêché pour autant d'apprendre le français, grâce à mes parents qui ont cru bon de me parler en français et en italien. À 6 ans, j'étais déjà en mesure de m'exprimer dans ma langue maternelle, en français et en anglais. Je crois que l'anglais devrait être enseigné tout au long du primaire et du secondaire tout en mettant l'emphase que la langue usuelle et officielle du Québec est le français. L'apprentissage de l'anglais n'est pas selon moi un désaveu du fait français, mais plutôt un outil de plus pour un enfant qui sera un jour un adulte qui aura plus de possibilités d'emplois s'il maîtrise bien la langue anglaise. Honnêtement, je ne vois pas en quoi le fait de connaitre plusieurs langues puisse nuire au Québec.  Pourquoi notre société ne pourrait-elle pas s'épanouir sur les marchés internationaux et créer des liens avec d'autres pays en communiquant avec eux dans leur langue respective?