Êtes-vous d'accord avec la décision du gouvernement Harper d'abolir d'ici trois ans le financement public des partis politiques fédéraux? Croyez-vous que la fin des allocations aux partis nuira au Parti libéral et au Bloc québécois, qui ont vu leur nombre de votes fondre aux dernières élections?

Mis à jour le 26 mai 2011

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Louis Bernard

Consultant et ancien haut fonctionnaire au gouvernement du Québec

DÉMOCRATIE À LA CANADIENNE

Encore un autre exemple de la différence de plus en plus marquée entre les valeurs et les façons de faire de la nation canadienne et celles de la nation québécoise! Depuis René Lévesque, les Québécois ont développé des manières originales de vivre leur démocratie, qui ont, depuis, été copiées dans le monde. Une de ces manières est le financement public d'une partie des budgets des partis politiques, de façon à éviter que ceux-ci ne deviennent redevables aux puissances de l'argent (comme on peut le voir hélas! aux États-Unis et dans plusieurs autres pays). Cette invention québécoise a été introduite au Parlement fédéral, il y a quelques années à peine, à l'instigation de Jean Chrétien, un Québécois. Mais voilà que le naturel revient au galop, dès que la direction du pays s'inspire désormais d'une mentalité proprement canadienne. Adieu l'aide publique et place au privé! Autre différence importante: au Québec, la modification des lois électorales exige, par tradition, le consensus des partis politiques et le parti au pouvoir ne peut imposer aux autres des changements auxquels ceux-ci seraient opposés. Mais pas au Canada, où le parti majoritaire peut imposer sa philosophie politique à tous les autres, même s'il doit sa majorité parlementaire qu'à une minorité de l'électorat. Finie la démocratie à la québécoise, vive la démocratie à la canadienne.

Mathieu Bock-Côté

Chargé de cours en sociologie à l'UQAM

RETOUR AU PEUPLE

Le financement public des partis politiques était une idée aussi généreuse que malheureuse. Si elle visait à dissocier le jeu politique des influences exagérées du financement des entreprises, laissant toujours planer le soupçon d'une instrumentalisation privée du bien public, elle n'était pas exempte d'effets pervers. À cause du financement public des partis, ces derniers sont parvenus à s'affranchir de leur base militante, ils n'ont plus eu à s'en soucier pour assurer leur financement. Ils l'ont souvent négligé. Conséquence: les partis sont devenus des créatures technocratiques soumises à leurs apparatchiks, eux-mêmes aux ordres d'une direction centralisée relativement imperméable aux pressions militantes. La démocratie en souffre, les partis n'évoluant plus que dans la seule bulle sous-oxygénée du parlement, sans enracinement populaire. Paradoxale, mais vraie, l'abolition du financement public des partis favorisera probablement une revitalisation démocratique, les partis devant redécouvrir leur base, l'animer, l'élargir, à travers un retour au militantisme populaire. Ainsi, ils devront mieux valoriser leur identité militante plutôt que jouer la course au centre. Les conservateurs ont d'ailleurs prouvé que la chose était possible. Autrement dit, la fin du surfinancement public des partis les forcera à revenir au peuple. Je ne parviens pas à me convaincre qu'il s'agit d'une mauvaise nouvelle.

Richard Vigneault

Consultant en communication et membre de l'Idée fédérale

LES PARTIS AUSSI NÉCESSAIRES QUE LE SÉNAT

Les conservateurs veulent-ils transformer les partis politiques en entreprises privées? Veulent-ils étouffer les formations concurrentes? Quelle est la véritable motivation d'un tel geste? Cela pourrait-il un jour se retourner contre eux lorsqu'ils ne seront plus au pouvoir? Sommes-nous collectivement trop pauvres pour soutenir financièrement des organisations qui sont à la base de notre démocratie? Un financement public raisonnable fondé sur le pourcentage de suffrages obtenus n'est-il pas la garantie d'une meilleure équité entre les forces en présence? Les électeurs ayant appuyé une formation souhaitent-ils vraiment que cette formation soit privée des moyens de défendre ses idées? Les partis politiques ne sont-ils pas des institutions démocratiques aussi nécessaires que le Sénat? La population en général souhaite plus de transparence et d'intégrité en matière de financement des partis politiques. Le financement public est un outil pour y arriver. Cela permet d'éviter que des donateurs plus fortunés exercent une influence démesurée sur nos élus. Cela permet également à nos élus eux-mêmes de consacrer plus d'énergie et de temps aux affaires publiques plutôt qu'à des activités de financement de leur formation. Le système mixte reste le meilleur.

Mélanie Dugré

Avocate

LE ROI RÈGNE

Cette annonce prouve que Stephen Harper entend profiter allégrement de sa majorité pour régner à sa guise sur son royaume en édictant des règles et des lois qui auraient été impensables dans un gouvernement minoritaire. Il va sans dire qu'une telle mesure nuira aux partis qui ont mordu la poussière aux dernières élections, nommément le PLC et le Bloc québécois. Quoi qu'en disent certains, je ne crois toutefois pas que ces partis soient morts au combat et ils sauront, peut-être sous une forme différente, se rebâtir et revenir en force. Dans l'intervalle, l'abolition de leur financement public pourrait compromettre leur reconstruction et surtout, laisser une place grandissante à des sources de financement douteuses à saveur de collusion et de corruption tout en causant un recul certain en matière de financement politique. Cette décision est préoccupante et ses effets ne serviront personne, sauf peut-être les conservateurs momentanément. Stephen Harper semble oublier que la politique est un jeu bien cyclique et qu'avant longtemps, les pieds de son parti pourraient se retrouver dans les souliers du PLC. Mais ce qui est encore plus inquiétant, c'est le ton monarchique de cette résolution et ce qu'elle annonce pour le futur: rien de très réjouissant pour les sujets du roi Harper...

Pierre Simard

Professeur à l'École nationale d'administration publique, à Québec

DÉJÀ DES AVANTAGES FISCAUX

Les partis fédéraux touchent environ 2$ de financement public pour chaque vote récolté aux élections. Cette mesure a été introduite par le gouvernement Chrétien lors d'une refonte de la loi électorale en 2003. On cherchait alors à compenser les partis politiques pour un plafonnement des contributions individuelles et l'interdiction faite aux entreprises de contribuer aux caisses électorales. Tom Flanagan, de l'Université de Calgary, a estimé que ce financement public avait permis aux partis d'augmenter leurs revenus de 50%. L'enjeu financier est donc de taille. Chez les partis de l'opposition, on argumentera évidemment que le financement public favorise l'exercice démocratique et rend les partis moins tributaires des grandes entreprises et des citoyens plus fortunés. Ce qu'ils omettront de dire, c'est qu'ils bénéficient, outre ce financement public, d'importants crédits d'impôt et d'un remboursement de leurs dépenses électorales. Encore une fois, ce sont les impôts des citoyens qui font l'objet de la convoitise des politiciens. Jusqu'où peut-on favoriser la bureaucratisation des partis politiques? Jusqu'où peut-on forcer les contribuables à soutenir des partis dont ils ne partagent pas les idées? Obliger les politiciens à parcourir leur comté pour rencontrer des citoyens et leur quêter un peu d'argent n'est sûrement pas un exercice futile en démocratie.

Gaétan Frigon

Président exécutif de Publipage inc. et ancien président-directeur général de la Société des alcools du Québec et de Loto-Québec

UNE DÉCISION STRICTEMENT POLITIQUE

Stephen Harper a maintes fois démontré que, avant d'être un homme d'État, il est un rude politicien. Il est évident que la fin des allocations aux partis politiques fédéraux nuira avant tout au Parti libéral et au Bloc québécois, et il le sait. On peut donc conclure que le pourquoi de cette décision n'a rien à voir avec l'état des finances publiques ou avec la liberté des électeurs à donner à qui ils veulent, mais tout à voir avec la politicaillerie d'une autre époque. Toutefois, il est important de mentionner que le financement public des partis politiques fédéraux a été mis en place par Jean Chrétien à la suite du scandale des commandites. Ce dernier savait lui aussi ce qu'il faisait. Il faut également mentionner que Stephen Harper n'a pas caché son jeu. Tout au long de la campagne électorale, il a été cohérent avec son message, à savoir que c'est ce qu'il ferait s'il était élu. Difficile donc de lui reprocher de faire ce qu'il a promis de faire. Ceci étant dit, le financement public des partis politiques fédéraux était une excellente mesure favorisant l'exercice de la démocratie. Il est dommage que la décision d'abolir les allocations aux partis en soit une strictement à caractère politique. Les Canadiens méritent mieux.