Le Nobel de la paix à Donald Trump? Fou. Mais pas si fou.

Yves Boisvert LA PRESSE

Si vraiment la Corée du Nord se dénucléarise, si elle accepte les inspections, si cela se fait à la satisfaction du Japon, l'idée d'un Nobel de la paix à Donald Trump ne serait pas si folle.

Ooooh, du calme, du calme ! J'en pense la même chose que vous.

Mais si cet accord est accompli, vérifié et authentifié, ce président chaotique aura réussi bien plus que Barack Obama quand on lui a donné le Nobel en 2009.

Obama lui-même avait l'air un peu embêté devant cet hommage prématuré. Une sorte de cadeau trop gros qu'il ne pouvait pas refuser, mais qu'il ne savait pas où fourguer.

Je dis «si», bien entendu, et on est loin de cet accord, impensable il y a six mois seulement. Je dis : à la satisfaction du Japon, parce que, pour avoir parlé avec des diplomates japonais, ils n'y croiront que le jour où ce sera visible à l'oeil nu. Il n'y a aucune raison de croire la parole d'un régime criminel qui a violé à peu près toutes les règles du droit international. N'oublions pas que la Corée du Nord a tiré deux missiles au-dessus du territoire japonais à la fin de l'été 2017. Au point où des sirènes d'urgence ont retenti dans une large portion du pays. Tout ça pendant que le régime de Pyongyang perfectionne ses armes nucléaires beaucoup plus vite que prévu par les experts. 

Le Japon, si près, seul pays à avoir connu la dévastation d'une attaque nucléaire, ne prend pas ça à la légère. C'est un enjeu vital.

Comme tout le monde, le gouvernement japonais trouve Trump étrange, grossier, etc. Mais il applaudit quand il l'entend dire que «toutes les options sont ouvertes» face à «Rocket Man». Y compris une attaque militaire massive.

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On oublie un peu trop vite : l'automne dernier, la France disait ouvertement qu'elle n'était pas certaine d'envoyer ses athlètes concourir en Corée du Sud pour les Jeux olympiques. Trump insultait Kim Jong-un sur Twitter. Celui-ci répliquait par d'autres provocations... On commençait à calculer le temps qu'il fallait à Pyongyang pour détruire Séoul, à portée de missiles - la Corée du Nord a des installations à moins de 100 km de la capitale sud-coréenne. Il n'y avait apparemment pas d'issue.

Les signes de détente sont apparus autour du sport, quand il a été question d'un défilé commun des deux Corées et d'une équipe de hockey féminine binationale. Bien des Sud-Coréens étaient hostiles à ce rapprochement symbolique et le nouveau président Moon Jae-in s'est aussi fait critiquer fortement pour paraître tout miel avec la dictature du Nord. Une partie de l'opinion japonaise a aussi reproché au premier ministre Shinzo Abe de seulement se rendre à la cérémonie d'ouverture des Jeux, vu la présence de la soeur du président nord-coréen.

Il ne faut évidemment pas négliger le géant chinois, qui permet à la Corée du Nord de survivre économiquement depuis des décennies. Des Chinois qui en ont un peu marre du petit frère délinquant. 

Si jamais il y a un dérapage nucléaire dans la péninsule, aussi bien dire que ça se passe en Chine. Ce (pas si) mystérieux voyage à Pékin de Kim Jong-un, le mois dernier, a sûrement eu un effet pédagogique non négligeable...

«Écoute bien, Kim, ça va très bien se passer si tu arrêtes de jouer avec tes missiles, pour lesquels on te félicite en passant...»

À la fin, si jamais cette entente survient, qu'est-ce qui aura été le plus important? La fermeté américaine? L'ouverture sud-coréenne? La pression chinoise? Peut-être un peu tout ça. Mais la pression chinoise serait-elle venue de la même manière sans la menace de Trump?

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Ce qui nous mène à cette éternelle question : quel est le meilleur chemin vers la paix? Les discours bienveillants ou les démonstrations de force?

Barack Obama a prononcé les discours politiques les plus magnifiques de sa génération. Souvent, j'ai eu les frissons, les larmes aux yeux en l'entendant. Toujours les bons mots, le ton bien choisi.

Au Caire, à Selma, à Chicago, Yes we can, cette façon de puiser aux sources de l'esprit américain pour se projeter dans un avenir exigeant et meilleur... On ne reverra pas ça de sitôt.

Mais pendant sa présidence, la Syrie a été martyrisée devant un Occident impuissant. Cette «ligne rouge» que le régime syrien ne devait pas franchir, et qu'il a franchie en utilisant des armes chimiques... quelle en a été la conséquence? Aucune.

Le prix Nobel qu'on lui a imprudemment donné, c'était un appel naïf et un peu désespéré, une façon de dire : c'est ce monde-là que nous voulons, continuez s'il vous plaît...

Ça ne veut pas dire qu'il y a d'un côté «les beaux discours» et de l'autre «la realpolitik» et rien entre les deux. Ça force néanmoins à réfléchir sur l'effet des bons sentiments dans un monde hostile. Une réflexion qui ne serait pas inutile pour le premier ministre Justin Trudeau et ses «jours ensoleillés»...

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On est bien loin de cet accord coréen officiel, il y a trop de «si» devant nous. Mais la chose est possible. Et si cela arrive, cet accord sera plus vaste que tout ce qu'on a pu imaginer jusqu'à maintenant.

Ce serait un paradoxe révoltant que Donald Trump y parvienne. Lui? Lui qui vit par et pour le conflit, lui pour qui aucune controverse n'est trop minable pour ne pas s'y engouffrer, même comme président? Sans compter que, peut-être, la Chine aurait forcé la Corée du Nord à se ranger, quelle que fût l'administration américaine...

Mais ça pourrait arriver. Et en examinant non pas le caractère du candidat, mais le résultat obtenu dans ce dossier très précis, il serait difficile de dire que Trump a eu moins de mérite qu'Obama en 2009.