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Condamnés à la littérature

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Des citoyens se sont mobilisés pour restaurer le bâtiment qui abritait l'ancienne école primaire réservée aux Noirs de la ville d'Ashburn, en Virginie.

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Yves Boisvert
La Presse

À Ashburn, en Virginie, les plus vieux connaissent l'ancienne école primaire réservée aux Noirs, du temps de la Ségrégation. À l'automne 2016, quand des croix gammées y ont été dessinées, avec différents slogans et obscénités, la ville a été sous le choc. Une campagne de financement a été organisée, tout le pays a été alerté, un joueur de football des Redskins a fourni de l'argent pour restaurer le site historique laissé à l'abandon depuis les années 50.

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Alejandra Rueda

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On a rapidement arrêté les quatre adolescents. Des garçons apparemment sans histoire - deux Blancs, deux « non-Blancs ». Et au moment de leur infliger une peine, la procureure locale est arrivée avec une idée un peu étrange. Au lieu de travaux communautaires, elle suggérait de les obliger à lire des livres, voir des films et visiter des expositions...

Le New York Times est allé voir un des jeunes condamnés, un an plus tard, pour voir ce qu'il en avait retiré. Apparemment, il avait appris ses leçons.

« Les croix gammées, ça ne voulait pas dire grand-chose pour moi. J'avais tort : ça veut dire que plein de gens ont été affectés par elles. Ça leur a rappelé les pires choses, la perte de leur famille, de leurs amis, [...] et à quel point les gens peuvent être remplis de haine, cruels et injustes. »

Une auteure a critiqué la démarche, estimant qu'au contraire, ranger la lecture parmi les châtiments pouvait avoir un effet adverse. 

D'autres ont estimé qu'il s'agissait d'une peine de « privilégiés » : pourquoi donner de simples devoirs à ces adolescents, alors que les jeunes Noirs sont souvent condamnés à des peines disproportionnées pour des délits mineurs ?

Hier, j'ai appelé la procureure Alejandra Rueda, qui a eu cette idée.

« J'ai eu 99 % de commentaires positifs de partout dans le pays (même le réseau local de Fox !) ; mais pour la critique voulant que ce soit une peine clémente, ce n'est pas vrai : normalement, pour des jeunes sans antécédents, la cour se contente de donner une simple probation [un ordre de garder la paix]. En fait, quand j'ai proposé ma liste de lectures à la défense, je m'attendais à ce qu'ils refusent. C'est beaucoup plus exigeant que ce qu'ils auraient eu sans rien plaider. »

***

Les adolescents n'étaient liés à aucun mouvement politique, a révélé l'enquête. « L'un d'eux avait été expulsé d'une école privée et voulait se venger en vandalisant cette bâtisse, qui appartient à l'école, explique Me Rueda. Il a appelé des amis, ils n'avaient aucune idée de ce qu'avait été cette école. Pour eux c'était une sorte de hangar abandonné. »

Les graffitis formaient un ensemble assez confus : croix gammées, « white power », « brown power », à côté de « penis » et d'autres parties du corps humain.

« Je cherchais une peine qui ait un sens. Je me suis rappelé comment j'étais à leur âge. Les idées de tolérance ne me sont pas venues de mes cours d'histoire, mais d'oeuvres de fiction. Pour moi, ce fut Exodus [de Leon Uris]. J'ai réfléchi à une liste de livres dans laquelle ils pourraient choisir, à des films aussi. Ils ont dû se rendre à Washington (à 100 km de là) au Musée de l'Holocauste. Il y avait aussi dans un musée local une exposition sur l'internement des Japonais américains pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils s'y sont rendus. » C'était le moment où le discours de Mitch Landrieu, maire de La Nouvelle-Orléans, sur le retrait des statues des confédérés, était devenu viral. Ils ont dû l'écouter.

« J'ai tenté de faire une liste originale, qui leur ouvrirait l'esprit. » Ça comprenait Les cerfs-volants de Kaboul, de Khaled Hosseini, To Kill a Mockingbird, de Harper Lee, Twelve Years a Slave, de Solomon Northup, The Chosen, l'histoire d'un jeune juif orthodoxe de Brooklyn par Chaim Potok, La nuit, d'Elie Wiesel, etc.

Comment s'assurer qu'ils lisent vraiment ? Ils devaient faire des comptes rendus, sous la supervision d'agents de probation, et avec un engagement de leurs parents.

D'où lui est venue cette idée ? Certainement pas de la jurisprudence...

« Ma mère était bibliothécaire... »

N'est-ce pas l'illustration de la faillite de l'école, pour qu'il faille faire un programme de lectures et de sensibilisation pour des jeunes scolarisés ?

La procureure n'est pas de cet avis. Oui, bien sûr, on peut toujours mieux connaître l'Histoire, la comprendre. Il fallait surtout la rapprocher. La faire sentir. Ces jeunes-là avaient « appris » l'Holocauste, l'esclavage, sans pour autant que ça trouve une résonance en eux. Ils n'avaient pas été touchés par ces vieilles histoires oubliées. En passant par la littérature, l'histoire s'incarnait.

Est-ce que, à l'inverse, cette « rééducation » n'a pas un côté indûment spectaculaire, étant donné que ces graffitis n'avaient pas de motivation politique ou idéologique ? Un juge en Iran a fait les nouvelles de la BBC, il y a trois ans, parce qu'il envoie les condamnés faire des lectures édifiantes (souvent religieuses) pour éviter la prison...

« Au contraire, c'est parce que les croix gammées étaient dessinées à la légère que j'ai senti la nécessité de faire quelque chose qui les ouvrirait. En particulier dans l'espèce d'atmosphère actuelle de guerre culturelle aux États-Unis, les débats sur l'immigration, la discrimination. Pour moi, ça s'est imposé comme une nécessité. »

Il arrive que les livres de loi ne suffisent pas à rendre la justice, en somme. Et que la littérature devienne utile, nécessaire même. C'était déjà une évidence intime pour l'avocate. Elle ne savait pas qu'elle devrait en faire la démonstration au palais de justice...

« Depuis toujours, et aujourd'hui encore, les livres sont mes meilleurs amis. »




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