Depuis environ 25 ans, les policiers ont lancé plus de 350 opérations « Mister Big » pour résoudre des meurtres.

Publié le 3 oct. 2015
Yves Boisvert LA PRESSE

Cette technique assez inventive, créée par des agents de la GRC, a donné des résultats spectaculaires. On a résolu des meurtres remontant à plusieurs dizaines d'années. Éric Daudelin a été condamné l'an dernier pour le meurtre de Joleil Campeau, une enfant de 9 ans assassinée en 1995.

Mais depuis un an, Mr. Big a frappé un mur. Et un peu partout au Canada, des juges viennent dire aux policiers qu'ils ont charrié dans leurs manoeuvres pour obtenir des confessions « spontanées ».

Le cas le plus récent est celui de Michel Laflamme, libéré de toute accusation la semaine dernière par la Cour d'appel du Québec. L'homme avait pourtant avoué avoir tué sa femme en 1976.

La raison : les policiers en ont tellement mis pour le faire avouer que sa confession n'est pas fiable.

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Le 4 décembre 1976, Michel Laflamme court après les passantes dans le stationnement d'un centre commercial de Beloeil. Il dit qu'il vient de trouver sa femme, Carmen Waltz, inanimée dans sa voiture.

La femme de 23 ans, mère d'une fillette d'un an et enceinte de huit mois, a été étranglée. On interroge plusieurs fois Laflamme. La police le soupçonne, mais on n'a pas la moindre preuve contre lui. Une enquête du coroner en 1977 ne fait rien avancer. L'affaire s'en va tranquillement sur la pile des cold cases, ces enquêtes qui n'ont jamais abouti et qu'on reprend de temps en temps.

Laflamme revient sous la loupe des enquêteurs en 1995 quand il est condamné pour tentative de meurtre... de sa troisième femme (avec la complicité de celle qui est devenue la quatrième).

Sauf qu'on n'a toujours pas plus de preuves du meurtre commis en 1976...

En 2007, une équipe mixte de policiers (GRC, SQ, SPVM) décide de lancer une opération « Mister Big » contre Laflamme.

Relativement peu connue du grand public encore récemment, cette technique d'enquête utilise des policiers qui jouent le rôle de membres d'une organisation criminelle.

Un certain « Vince » approche Laflamme en novembre 2007 en lui demandant de l'aider après une panne de moteur. Il lui dit ensuite qu'il cherche un endroit où « entreposer des choses », sachant que Laflamme a une écurie. Laflamme accepte. Il le charge ensuite de transporter des boîtes, des climatiseurs, d'autres marchandises, sans donner de précisions. Il faut aussi que Laflamme fasse de la surveillance pour lui. Vince ne dit pas clairement que ses activités sont criminelles, mais ses demandes sont de plus en plus louches. Il paye Laflamme - en tout 12 000 $. Lui fait compter de l'argent par valises pleines - jusqu'à 300 000 $. Parle d'évasion fiscale.

Pendant les cinq mois que dure l'opération, ils se verront 40 fois. Vince devient un ami. Il le sort, l'emmène dans de bons restaurants, au Centre Bell - laissant miroiter une loge s'il entre dans l'organisation.

Sauf qu'on ne se contente pas des coups faciles et de la belle vie. Vince menace d'autres membres de l'organisation (ainsi que des policiers). Il simule une scène où il bat quelqu'un. On simule une vente d'armes. Etc. Bref, plus ça va, plus ça se corse.

À la fin, le grand jour arrive : Laflamme va rencontrer le chef de l'organisation... le « Mr. Big ». Il en fera partie. Mais pour ça, il doit confesser tous ses crimes. Mr. Big fait comprendre que s'il n'est pas honnête, ça peut être dangereux pour lui... et pour son ami Vince, qui l'a fait entrer dans le groupe.

C'est là, généralement, que le suspect passe aux aveux.

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Pour qu'une confession faite à la police soit admise en cour, la poursuite doit démontrer qu'elle était libre et volontaire : pas de menaces, pas de promesses. Trop d'erreurs judiciaires ont été fondées sur de faux aveux, parce que le suspect avait peur, était épuisé, désorienté, etc.

Ici, la règle ne s'appliquait pas, vu que le suspect ignore qu'il a affaire à des policiers. L'an dernier, la Cour suprême a mis un holà à ce procédé. Le climat de violence, la crainte, l'introduction dans une organisation criminelle inventée de toutes pièces par la police, les promesses de gros gains... Tout ça peut fort bien inciter à de faux aveux.

À moins d'éléments qui corroborent les aveux (comme dans le cas de Joleil Campeau), autrement dit, qui en assurent la fiabilité, la cour va rejeter ces aveux.

Dans le cas de Laflamme, pas la moindre preuve ne permettait d'appuyer son aveu. D'où l'arrêt des procédures contre lui - à moins d'une improbable intervention de la Cour suprême. C'est un cas où on a carrément dépassé les bornes.

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Certains ont plaidé pour la fin des Mr. Big, une technique rejetée en Grande-Bretagne et aux États-Unis. La Cour suprême ne va pas aussi loin, mais serre la vis, et avec raison : les aveux extorqués dans un climat de violence sont toujours douteux. À plus forte raison si aucune preuve indépendante ne les rend fiables et que le suspect est fragile mentalement. À peu près toutes les erreurs judiciaires canadiennes contiennent un « aveu ».

Mr. Big était rendu un peu trop Big. Il va devoir raffiner ses méthodes...