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Je ne suis pas formidable

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Yves Boisvert
La Presse

Sur le mur de l'atelier de «soutien à la participation sociale», il y avait une belle grosse affiche.

«Tu es formidable, le sais-tu?», demandait l'affiche.

- Euh... Non, je ne savais pas, s'est dit Hélène. Je suis fine. Je suis bonne. Je trouve que je suis intelligente - ça, c'est une découverte récente, ça fait du bien à 50 ans. Mais... formidable? Non. Pas formidable.

C'était le slogan de la Semaine de la santé mentale: tu es formidable. Tout ça part d'un bon sentiment: renforcer «l'estime de soi».

Faut-il pour autant infantiliser les gens qui ont des problèmes de santé mentale? Sont pas si fous, vous savez...

Les enfants non plus, d'ailleurs, je vous l'annonce. Ils débusquent assez facilement le compliment exagéré. Ils savent où finit l'«encouragement» et où commence la niaise flatterie.

«Oooooh comme il est beau ton dessin de lapin! Comment? C'est une maison? Ah bon. Jolie maison.»

Un de mes fils - il devait avoir 5, 6 ans - m'expliqua un jour que son frère trouvait la nappe un peu rugueuse. Mais que «pour l'encourager, il dit qu'elle est douce».

J'ai ri aux éclats à l'idée qu'on puisse encourager une nappe. Pour ensuite me rendre compte que tout le monde dans lequel ils baignent - parents, école, télé pour enfants - a tellement peur de les contrarier, qu'il leur raconte de gentils mensonges. Comme si «l'estime de soi» reposait essentiellement sur un discours «positif» à tout prix.

Ils comprennent ça très vite: «encourager» est devenu synonyme de mentir pour ne pas faire de peine. C'est une façon de dire: tu es trop fragile pour la vérité. Même une nappe en vinyle.

Formidable, non?

***

Hélène s'est retrouvée avec un fil autour du cou, dans le temps des Fêtes, à 22 ans. «Ça s'était pas bien passé à Noël dans ma famille...»

Quinze minutes à se demander si elle allait sauter ou pas. «Je suis pas sûre, sûre que ça aurait tenu, un fil accroché à la lampe... J'ai pensé à mon chum qui m'aurait trouvée là. Je l'ai pas fait.»

C'était sa première dépression. Elle a consulté un psychologue. Elle s'en est remise. A trouvé un boulot dans une grande société.

Une douzaine d'années tranquilles passent. Son chum part au bout du monde. Son père meurt. Elle rechute.

«On ne s'en rend pas vraiment compte quand on entre en dépression, pas moi en tout cas... Mais à un moment donné, tu ne veux plus rien faire, tu ne peux plus rien faire, que te mettre en boule... Et dans mon cas, ça annonce une psychose quelques mois plus tard. Je me mets à délirer complètement. Je m'imaginais être une grande actrice. Je me déguisais: coiffure, talons hauts, boa, vernis à ongles... Des choses que je fais jamais, vous voyez, je ne me maquille même pas. Je trouvais ça très drôle. Je me voyais dans une cabine du Titanic...»

Comme vous savez, il y avait un iceberg dans le noir.

Quand elle a pris son chat pour un extraterrestre, la famille l'a envoyée à l'hôpital. Elle y est restée quatre mois.

«Moi, c'est bizarre, je me sens bien quand je suis à l'hôpital. Quand je lui ai dit ça, le psychiatre m'a regardée par-dessus ses lunettes (il fait toujours ça quand il est éberlué) et m'a dit: "C'est parce que... y a personne qui trouve ça le fun d'être ici..." Ben moi oui.»

Ce qui est moins drôle, c'est qu'après la psychose, pour Hélène, revient la dépression. Des mois de noirceur. De proches qui la trouvent irresponsable. Paresseuse. Instable.

«J'ai perdu mon emploi en 2008; j'ai vu un orienteur. Il m'a classée "artiste conventionnelle". Eh ben... Je savais pas que ça existait! Je sais pas trop où on travaille avec ça...»

Elle n'a pas tellement travaillé depuis, d'ailleurs.

***

Passons sur la fois où la police l'a emmenée à Louis-H., les quatre mois internés, le diagnostic tardif de maniaco-dépression.

«Tout ça pour vous dire qu'on peut vivre avec la maladie mentale. Faut de l'aide extérieure. La famille, les amis, ils ne savent pas trop quoi faire avec "ça". Ils ont peur. Ils pensent que c'est une affaire de mauvaise volonté... J'ai déjà appelé Suicide-Action, j'ai vu un psy, j'ai des médicaments, je fais des ateliers... Je vis. J'ai un bon chum. Quand je tombe, il me prend par le bras. Quand il tombe, c'est moi qui l'attrape.

«Mais les slogans, les p'tites pensées positives cute, vivre le moment présent... Pfff! Quand ça va bien, c'est facile. Mais si t'es en boule dans ton lit, le moment présent, ça t'aide pas tellement...

«Excusez-moi, maintenant, il faut que j'aille chercher ma mère à l'hôpital. C'est moi qui s'en occupe.»

Elle n'est peut-être pas formidable, mais elle est fine, Hélène.

Pour joindre notre chroniqueur: yboisvert@lapresse.ca




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