Brian Mulroney a quitté la salle mercredi et on pouvait voir les miettes de son histoire traîner par terre.

Yves Boisvert LA PRESSE

Trouvez-vous qu'on vous a traité équitablement, M. Mulroney? a demandé le commissaire.

Vraiment, oui, a répondu M. Mulroney, qui a salué d'une poignée de main quelques procureurs.

Certains ont trouvé la scène complaisante. Je l'ai trouvée dévastatrice. On venait très méticuleusement de détruire la version de l'ancien premier ministre et on lui demandait de confirmer que tout avait été fait dans les formes.

 

Vous avez aimé la ciguë, M. Mulroney?

- C'était délicieux!

On le voit mal, après ça, aller se plaindre devant les tribunaux, comme l'a fait Jean Chrétien après la commission Gomery.

Le juge Jeffrey Oliphant n'a pas le même caractère et le contexte était moins hostile que dans la commission Gomery. Et pourtant, autant le passage de Jean Chrétien devant le commissaire Gomery a été grinçant, autant il n'en est rien sorti de tellement dommageable pour lui.

Tout au contraire, devant le juge Oliphant, il n'y a eu aucun sarcasme, aucune pointe, aucune balle de golf, que des échanges courtois, parfois même de l'humour.

Mais quel patient et méthodique travail de déconstruction. Richard Wolson, le procureur de la commission, est intraitable.

L'ancien premier ministre replaidait sans cesse les mêmes arguments, répétait les mêmes lignes, évitait les questions. Me Wolson reprenait calmement.

Vous siégez à des conseils d'administration, M. Mulroney, vous côtoyez des hommes d'affaires... J'imagine que si quelqu'un a 225 000$, vous ne lui conseilleriez pas de le laisser dormir dans un coffre-fort ou un coffret de sûreté pendant six ans, sans intérêt, ce ne serait pas une très bonne stratégie financière, n'est-ce pas?

Et M. Mulroney de répondre avec une blague: bien, l'an dernier (avec la faillite de certaines institutions financières et le krach boursier), c'en aurait été une...

Mais la blague tombe à plat.

Et puis, dans les moments difficiles, cette réticence d'admettre les faits les plus évidents. Car bien sûr, ces faits viennent étouffer son histoire, mieux vaut ne pas les reconnaître.

Comme par exemple, le fait qu'il n'a finalement déclaré que 112 500$, et non 225 000$. Il pouvait le faire, tout était parfaitement légal: en vertu des programmes du fisc, une personne peut faire une divulgation volontaire après un certain nombre d'années et ne déclarer que la moitié des revenus qu'elle a «omis» de déclarer quand c'était le temps. La logique est que ce système incitera certains contribuables à déclarer des revenus qu'autrement le fisc n'aura jamais vus.

Légal, donc, mais difficilement conciliable avec la version selon laquelle il n'a payé l'impôt que quand il a encaissé l'argent de Schreiber, qui n'était qu'une série d'avances. Les versements ont eu lieu en 1993-1994. L'impôt a été déclaré en 2000. Mais comme s'il avait été omis dans ses déclarations de 1993, 1994, 1995. Était-ce omis ou encaissé tardivement? Il y a évidemment un argument technique voulant que M. Mulroney se soit trompé sur les règles d'imposition des avances tout simplement: il viendra.

M. Mulroney a donné instruction à ses avocats de ne pas déduire les 45 000$ de dépenses qu'il aurait pu réclamer pour son travail pour Schreiber et ainsi réduire ses impôts. S'il y a un doute, qu'il soit résolu en faveur du fisc, a dit M. Mulroney. Cela ne l'a pas empêché de ne payer de l'impôt que sur la moitié des sommes. Est-ce bien ce qu'il appelle «payer tous ses impôts» ? Légalement, certes.

Quand l'avocat Wolson tente de lui faire dire qu'il a dû payer environ 50% des 112 500$ déclarés, M. Mulroney dit qu'il n'en a «aucune idée». C'est son avocat fiscaliste qui s'en est occupé. Comment se fait-il qu'il a déclaré des revenus pour 1995? Aucune idée. Mais d'où votre avocat a pris cela? Aucune idée.

M. Mulroney a laissé l'expert régler son problème d'impôt et préfère ne rien savoir. Sur ce sujet, mieux vaut qu'il n'ait pas trop d'informations. À qui, comment et combien a-t-il donné quand il a «dispersé» ces 225 000$? Ne s'en souvient plus: à la famille élargie et immédiate après 2000. Tout le reste est oublié.

C'est un spectacle gênant, à la fin. Je dis spectacle mais je n'entends pas par là qu'il y a le moindre plaisir à voir se confondre en balivernes un ancien premier ministre qui, à bien des égards, a eu beaucoup de mérite.

Il y a les enveloppes, bien sûr. Il y a aussi, même s'il veut les oublier, les minimiser, ces rencontres fréquentes avec Schreiber, pendant son mandat de premier ministre, un homme douteux à sa face même. Mais il y a surtout, aujourd'hui, cette histoire légaliste et invraisemblable.

Et il y a cette phrase tellement énorme, répétée comme un mantra ou comme une prière pendant ses cinq jours de témoignage: «Je n'ai jamais rien fait de mal dans ma vie sachant que c'était mal.»

J'aimerais pouvoir en dire autant, mais je ne me croirais pas.

Pour joindre notre chroniqueur: yves.boisvert@lapresse.ca