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Une longue et belle course

Yves Boisvert
La Presse

Il y en a qui partent en croisière en Alaska. Il y en a qui vont à l'hôtel Chicoutimi. Il y en a plein d'autres qui ne font rien du tout, parce qu'après tout, 50 ans de mariage, ça ne court pas les rues...

Les Miclette, eux, ont fêté ça en courant les rues, justement, celles du marathon de Boston, lundi dernier.

Albert, 72 ans, et sa femme Huguette Miclette, 67 ans, ont couru pendant 4 heures, 51 minutes et trois secondes côte à côte et ont franchi la ligne d'arrivée exactement en même temps. Il y a eu des mariages, il y a eu des fiançailles, il y a eu toutes sortes d'événements au marathon de Boston. Mais en 113 ans d'histoire, les organisateurs n'avaient jamais vu des gens venir célébrer leurs noces d'or.

Car ne s'inscrit pas qui veut à Boston. Il faut d'abord se qualifier dans un autre marathon accrédité pour avoir son billet de départ. Ce que les deux coureurs avaient déjà fait plus d'une fois.

Pour Albert Miclette, même à 72 ans, un marathon en près de cinq heures est loin d'être un exploit. Il a commencé à courir à 56 ans et, dans ses 78 marathons en 16 ans, il court généralement sous les 3h45, ce qui satisferait amplement la plupart des amateurs de 30 ans de moins...

«Je lui ai fait perdre une heure, déplore Mme Miclette. Moi, je voulais qu'on coure chacun à son rythme, mais il a insisté pour courir en même temps. Je lui ai dit OK, mais parle pas trop. Je deviens chialeuse quand je suis fatiguée...»

Alors ils ont couru coude à coude, sans trop parler et face au vent, mais sans jamais penser arrêter, un peu comme ils ont mené leur vie, tout près, tout près. M. Miclette avait son petit commerce d'horlogerie et de bijouterie à la maison. Sa femme y travaillait aussi. C'est là qu'ils ont élevé trois enfants.

«C'est un peu démodé, 50 ans de mariage, mais j'ai trouvé ça pas mal moins long que le marathon!» dit Mme Miclette.

«Je lui ai dit: si t'arrêtes, j'arrête, on court ensemble jusqu'à la fin», dit Albert.

Ensemble, donc, mais pas exactement coude à coude, en fait. Albert courait juste un pas derrière, pour être certain que sa femme coure à son rythme, et pas au sien. Et à chaque passage mesuré de 5 kilomètres, il allongeait le pas pour avoir exactement le même temps qu'elle.

«Je suis horloger, vous savez...»

Boston est le plus vieux marathon annuel au monde, le plus mythique aussi et un des plus difficiles, tout en côtes et en vent contraire et contrariant.

Ils ont marché Heartbreak Hill, au 32e kilomètre. Puis ils ont repris la course. Cette fois, Albert courait un pas devant, pour tirer Huguette vers l'arrivée.

Boston est un des plus difficiles, mais c'est aussi un des plus festifs. Tout le long du parcours, un demi-million de Bostoniens se massent pour crier. Et à la fin, un corridor humain accueille tout le monde.

«Ça vient te chercher... Mais je me disais: si je pleure, je ne serai peut-être pas capable, j'essayais de rester concentrée», dit Mme Miclette.

Elle n'a pas pleuré, ni lui, enfin pas tout de suite. Ils se sont pris par la main, Albert, 72 ans, et Huguette, 67 ans, et ils ont mis le pied sur la ligne d'arrivée à la même seconde.

***************

Pierre Foglia a déjà parlé de M. Miclette, sorte de phénomène qui a simplement commencé à courir un beau matin, en voyant des joggeurs sur une plage de Floride, à 56 ans. Il fait régulièrement 120 km par semaine, court chaque jour sauf une vingtaine par année et peut courir sept ou huit marathons par année. Sans parler des ultra-marathons de 50, 100 et même 160 km...

«Je n'ai pas de talent, je n'ai jamais fait de sport, mais j'ai une maudite tête de cochon!»

À 58 ans, un chien lui a sauté dans le dos et il s'est fracturé un poignet et une jambe. Fini, la course, lui a dit le médecin. Ah oui? M. Miclette a couru en boitant («c'est comme si je marchais dans un trou à chaque pas»), on lui a finalement enlevé la pièce de métal et les vis qu'il avait dans le fémur, et il a fait ses meilleurs temps sept ans plus tard...

Huguette n'est pas moins étonnante. À 37 ans, on lui avait diagnostiqué une anomalie à une valve du coeur. «Je marchais avec une pilule de nitro dans la poche», dit-elle. Elle était à la limite de l'angine. J'avais tellement mal au coeur que je ne pouvais pas dormir sur le côté gauche.»

Elle a changé son alimentation, commencé à marcher tranquillement. Elle se sentait bien. Mais la course? Elle n'y pensait même pas. Jusqu'à ce qu'Albert commence à courir... Tiens, je vais essayer ça moi aussi, s'est-elle dit à 51 ans.

«Je trouvais ça tellement dur! Je courais d'un poteau à l'autre. Puis Albert m'a dit: essaye d'en faire deux! Ça m'a pris trois mois avant de faire un kilomètre sans arrêter!»

Quatre ans plus tard, d'une course à l'autre, elle a complété le premier de ses 16 marathons (dont trois à Boston). Elle qui pensait ne pas être capable de courir tout simplement...

***************

«C'est pas une question de talent, dit M. Miclette. Je n'ai pas de talent particulier. J'ai jamais trouvé ça ben facile, j'y ai toujours mis de l'effort. Il n'y a pas de truc là-dedans, il faut manger de l'asphalte en masse!»

Pour en manger, il en mange. En 2007, à 70 ans, M. Miclette a couru 7305 km, soit 140 par semaine en moyenne. Quand il revient de sa course sans fatigue, il se pose des questions. Trop facile? S'il fait un gros temps, s'il grêle ou qu'il neige, il est encore plus satisfait. «J'aime les défis.»

Merci, M. Miclette, on avait deviné...

Mais dites-moi, ce n'est pas un peu malade, cette histoire?

«C'est peut-être malade, mais mes médecins trouvent que c'est une bonne idée! Il y en a même un qui s'est mis à courir à cause de moi. On me demande si je suis suivi par un médecin; je dis oui, j'en ai trois, quatre qui courent en arrière de moi! Je suis bien plus en forme que quand j'avais 40 ans. Vous savez, on travaille assis, et puis les enfants, tout ça vous trotte dans la tête... La course, ça m'apporte de la santé, de la résistance pour tout le reste... Et je sais pas comment le dire autrement, je me sens bien. Mais c'est pas une question de talent. Il y a beaucoup de gens qui ont beaucoup de talents, mais qui n'en font rien.»

Lundi, quand ils ont mis le pied tous les deux sur la ligne d'arrivée, ils se sont embrassés. Ils ont pensé au chemin parcouru depuis quatre heures, 51 minutes et quelques secondes et depuis 50 ans bientôt, les côtes et les creux et la fatigue et le vent dans le visage, si souvent. Ils souriaient. Ce fut une belle course.

Ils courent encore, d'ailleurs, quelque part sur le bord du Richelieu.




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