Avant-hier, hier, aujourd'hui et sûrement demain, le monde était, est et sera divisé en deux: les êtres humains qui ont une piscine et les êtres humains qui n'ont pas de piscine.

Publié le 24 juill. 2011
Stéphane Laporte, collaboration spéciale LA PRESSE

Les êtres humains qui ont une piscine sont en costume de bain depuis une semaine. Le sourire aux lèvres, ils gravitent autour de leur plan d'eau, un verre dans une main et une brochette dans l'autre. À chaque montée de chaleur, ils plongent dans leur grand bleu, s'éclaboussent et rigolent. Ils sont heureux. Ils sont frais. Ils sont bien.

Ils ont plein d'amis qui les aiment beaucoup, surtout depuis la canicule. Ils choisissent, dans la longue liste, ceux qui auront la chance d'être reçus dans leur oasis. La belle-soeur au bikini sexy et le confrère aux abdominaux sculptés ont plus de chances d'être invités que le gros voisin et la cousine moche. Les élus arrivent avec du vin et des fleurs, et ils ne cessent de remercier leurs hôtes de leur permettre, durant quelques heures, de partager leur bonheur.

Les êtres humains qui ont une piscine se sentent big. Leur Facebook est complet. Ils sont au sommet de la popularité. Pas de doute, ils ont réussi. Ils regardent le reflet de leur personne dans l'eau de leur piscine et se trouvent beaux. Tellement qu'ils y plongent une fois de plus. Et, chaque fois, ils disent: «Aaaaah! Qu'elle est bonne!»

Les êtres humains qui n'ont pas de piscine sont en linge mou et mouillé depuis une semaine. La bouche ouverte, ils croupissent dans un coin, une circulaire à la main pour se faire du vent. À chaque montée de chaleur, ils vont se mettre la tête dans le congélateur, souffrent et gémissent. Ils sont misérables. Ils ne sentent pas bon. Ils sont corrompus. Pas comme un politicien, comme une carcasse de bête laissée au soleil.

Ils n'ont pas d'amis. Aucun téléphone, aucun message texte, aucun courriel. Rien. C'est comme s'ils n'existaient pas. Personne ne veut les voir. Surtout pas leurs amis qui ont une piscine. Ils leur laissent des messages sans obtenir de réponse. Même ceux qu'ils reçoivent souvent durant l'hiver se foutent complètement d'eux. Quand ils les reverront, en septembre, ils leur diront: «On croyait que vous étiez partis pour l'été.» Non, ils n'étaient pas partis. Ils étaient là, collés sur leur frigidaire comme un aimant déchu.

Les êtres humains qui n'ont pas de piscine se sentent losers avec un gros L dans leur front humide et luisant. Sur leur Facebook, ils regardent toutes les photos qu'ajoutent leurs amis qui ont des piscines. Et ça les fait chier. D'ailleurs, ils ne digèrent pas très bien. Ils vont souvent au petit coin.

Ils sont déprimés. Découragés. Ils ont raté leur vie. Ils pensent à se jeter à l'eau. Mais ils n'en ont pas. Et le pont est fermé. Alors ils s'endurent. Et, toutes les cinq minutes, ils soupirent: «Ostie qu'y fait chaud!»

Le mystère du paradis et de l'enfer est élucidé.

Le paradis, c'est une cour avec une piscine.

L'enfer, c'est une cour avec pas de piscine.

Et moi, je suis en enfer. Ce qui ne serait pas si mal si les gens autour de moi y étaient aussi. On se consolerait entre nous. Mais non. Pendant que je brûle sur ma terrasse, je vois l'Éden. Je vois la belle grande piscine de la voisine, bleue comme le ciel.

Et savez-vous ce qu'est le bout du bout de l'enfer? Ma voisine et sa famille ne sont même pas là pour en profiter, elles sont parties au bord de la mer! C'est toujours les mêmes qui ont tout! Les gens qui ont une piscine sont les mêmes qui ont un chalet au bord d'un lac et une maison au bord de la mer. Monde injuste.

Pendant que je sue, pendant que je sèche, à quelques pieds de moi, il y a une belle et grande piscine bleue vide qui me nargue. Quand il vente, j'entends le bruit des petites vagues dire: «Aaaah! Qu'elle est bonne!» Et je leur réponds: «Phoque...»

Quand le soleil tape trop fort sur ma tête, je divague et je pense à sauter la clôture. À me saucer dans la piscine de la voisine. Et j'inviterais tous les perdants qui n'ont pas de piscine, tous les laissés-pour-compte. On ferait une grande fête jusqu'à tard dans la nuit. Et on serait big nous aussi. Mais je n'ose pas. Quoique... Si le mercure atteint 50°C, je ne réponds plus de rien.

L'endroit où l'homme se sent le plus riche, ce n'est pas dans son linge super chic, dans sa grande maison, dans son gros char. Non, c'est en bedaine dans sa piscine, dans son lac, dans la mer. C'est là que l'homme se sent dans son élément. Dans son confort, dans son luxe.

L'homme est un poisson qui a mal viré.

J'sais pas si c'est parce qu'on vient de là, mais quand on est dans l'eau, c'est comme si plus rien ne comptait. Comme si le monde et ses soucis n'avaient plus d'emprise sur nous. On flotte au-dessus de tout. En se laissant porter par le courant.

Le bonheur, c'est être dans l'eau.

Sur ce, je m'en vais prendre ma cinquième douche de la journée. Je sais, ce n'est pas écolo, mais je sauterai quelques tours en janvier!

Bonne canicule, tout le monde!

Et les gens qui ont une piscine, faites donc une bonne action, adoptez une personne qui n'a pas de piscine pour la journée.

Neptune vous le rendra.