Le père de mon ami Jean-Philippe lui a donné un scooter. Un beau scooter jaune. Jean-Philippe ne porte plus à terre. Un scooter quand on a 14 ans, ça devient une Harley-Davidson. Tassez-vous de là quand J.P. passe!

Stéphane Laporte, collaboration spéciale LA PRESSE

Faut quand même avouer qu'un piéton en forme parvient à le doubler, mais il ne le remarque pas. Il roule vers la liberté.

C'est l'heure du midi au Collège de Montréal. Jean-Philippe et moi sommes sur le grand terrain du vieux séminaire. On n'a pas le droit d'y être, mais ça ne nous inquiète pas. Nous nous sentons rebelles. Jean-Philippe, aujourd'hui, se prend pour James Dean. Et moi, pour... celui qui regarde James Dean tourner en rond avec son scooter.

Soudain, il s'arrête: «Veux-tu l'essayer?» Ce n'est pas l'envie qui manque mais, avec mes jambes croches, il vaut mieux pas. Je ne voudrais surtout pas abîmer son engin. Il repart en trombe et exécute encore quelques tours. Puis il m'offre de monter pour retourner au collège. J'hésite. Ça fait 30 minutes que je le regarde aller et il ne semble pas encore maîtriser la bête. Il a laissé un peu de peinture jaune sur les arbres. Je vais rentrer à pied. Moins dangereux.

Jean-Philippe redémarre et tente de m'impressionner en faisant, comme on dit en latin, un wheelie. Mal lui en prend: c'est sur moi qu'il atterrit.

Ayoye! Ç'a beau être seulement un petit scooter, quand tu le reçois dans les pattes, ça frappe. Je suis cloué au sol. Jean-Philippe s'en va chercher de l'aide en scooter. Il revient à pied avec le père Lavoie, qui l'engueule tout le long du chemin: «Vous n'avez pas le droit de rouler sur les terres du séminaire. Votre scooter sera confisqué. Et vous ferez la retenue du vendredi.» Adieu, James Dean; allô, chien battu!

Le père Lavoie m'engueulerait bien aussi, mais il constate que je suis dans un piteux état, incapable de mettre du poids sur mes jambes. Aidé par Jean-Philippe, il me transporte à l'infirmerie du collège.

Je m'étends sur la civière. Le père infirmier m'examine les chevilles. Puis il quitte la pièce pour revenir quelques minutes plus tard: «J'ai appelé votre père au travail, il s'en vient vous chercher.»

Oh, boy! Ça doit être grave! D'abord, on n'appelle jamais mon père au travail. Je ne l'ai jamais appelé. Je n'ai jamais vu ma mère l'appeler non plus. Quand mon père est au travail, il est sur une autre planète. Et mon père ne quitte jamais l'ouvrage avant 17h. Jamais mon père n'est arrivé plus tôt du bureau. Jamais!

Dans ma tête, c'est le 11 septembre (même si je ne sais pas encore ce qu'est le 11 septembre). Vingt minutes plus tard, papa est devant moi. Le regard solennel, sérieux, impassible... Bref, son regard habituel. «On s'en va aux urgences.»

Il s'apprête à me prendre dans ses bras.

«P'pa, qu'est-ce que tu fais là?

- Tu peux pas marcher...

- Non, mais c'est pas une raison pour me prendre comme un bébé!

- Faut ce qu'y faut.»

J'ai 14 ans. Et voilà que je sors du collège dans les bras de mon père comme si j'avais 3 ans. J'ai honte. Heureusement que les gars sont à leurs cours. Quoique j'entends des rires venus des fenêtres d'en haut.

Mon père me place sur le siège de la voiture et on fonce à l'hôpital. Arrivé dans le stationnement, il me reprend dans ses bras. Cette fois, je ne me débats pas. Je ne le dis pas, mais je ne déteste pas ça. C'est comme si je retrouvais le papa de ma petite enfance. Bébé, j'étais toujours dans ses bras. Je connais son cou et ses oreilles par coeur. Ce sont les seules années où j'ai été vraiment proche de mon papa. Dans tous les sens du mot. Après, il y a toujours eu une distance. La distance de l'indépendance.

Toujours accroché au cou de mon père, je l'écoute parler avec la répartitrice des urgences: «Une moto a frappé mon garçon.» La préposée lui répond en cassant son français: «As-tu la carte de l'hôpital?» Mon père lui tend ma carte de l'hôpital Sainte-Justine. «Mister, you are not at the Sainte-Justine Hospital here, you are at the Jewish Hospital.»

Mon père s'est trompé d'hôpital. Il s'excuse et me porte jusque dans l'auto. On redémarre vers l'hôpital Sainte-Justine, quelques coins de rue plus loin.

Je n'ai jamais vu mon père se tromper d'endroit. Il a beau avoir son visage neutre de tous les jours, il a beau être aussi muet que d'habitude, en dedans, il capote, c'est clair. Il est tout énervé.

Il est inquiet pour son gars. Il ne le dira pas. Il ne le montrera pas, mais ses agissements le trahissent. Mon père s'est trompé et je suis content. Ça veut dire que, derrière son armure, il y a une grande place pour moi.

Cette fois, nous sommes au bon endroit. Mon père me reprend dans ses bras. Il commence à avoir le souffle court. Son bébé ne pèse plus 20 lb. Un infirmier le convainc de me déposer dans un fauteuil roulant. Juste avant de le lâcher, je le serre très fort.

«Merci, p'pa!»

Il ne dit rien. Il me fait un clin d'oeil. Je crois que ça veut dire «je serai toujours là pour toi, mon gars, je suis ton papa».

Diagnostic: les deux chevilles foulées. Il faut que j'y mette le moins de poids possible pendant un bon mois. J'arrive tout de même à me déplacer en sautillant d'une jambe sur l'autre. Et vraiment mal pris, j'ai les bras de papa. C'est encore mieux qu'un scooter. Ce n'est pas la liberté, mais c'est la seule chose qui la dépasse: l'amour.

Bonne fête des Pères à tous les papas!