Dans mon jeune temps, il n'y avait pas de nom pour ça. On roulait dans la grosse Impala de papa; soudain, ça brassait, ma mère disait: «C'est quoi, ça?» Mon père répondait: «J'sais pas...» On venait de frapper un j'sais pas. Voilà. Sujet clos. On continuait notre chemin.

Publié le 21 mars 2011
Stéphane Laporte LA PRESSE

À cette époque, Montréal était renommé pour l'Expo, les Expos, les Jeux olympiques et les Coupes Stanley du Canadien. Pas pour les trous dans les rues - plutôt pour les trous dans les budgets. Mais ça, c'est une autre histoire.

Puis, quelque part dans les années 90, le problème est devenu si important qu'une expression est née pour décrire les j'sais-pas de papa. Qui l'a trouvée? J'sais pas. Un animateur de La semaine verte? Marc Drouin? Guy Mongrain? Mystère. Toujours est-il que tous les présentateurs de bulletins d'informations, les reporters, les chroniqueurs, les politiciens, se sont mis à nous parler nids-de-poule.

Montréal est couvert de nids-de-poule! Prolifération de nids-de-poule! Attention aux nids-de-poule! Comment éviter les nids-de-poule! Il faut vaincre les nids-de-poule! Moi, ça m'a pris du temps avant de comprendre. Pour le citadin que je suis, les poules ne pondent pas dans des nids, les poules pondent dans des poulaillers. Et les poulaillers ne se situent pas au milieu de la rue Sainte-Catherine, mais au milieu de la campagne.

Les trous dans les rues d'une cité n'évoquent pas pour moi des références de fermier. J'aurais eu plus tendance à appeler ça des cratères routiers, des cavités urbaines, des empreintes de King Kong. Un terme qui fait big. Un terme qui fesse. Un terme béton.

Ben non, ce sont des nids-de-poule, ma grande! Si je m'attarde à la désignation du problème, c'est qu'elle n'est peut-être pas étrangère au fait que le fléau ne se règle jamais. Comment prendre au sérieux une situation qui porte un nom aussi bucolique?

Menace nucléaire au Japon! Tuerie en Libye! Épidémie de choléra à Haïti! Nids-de-poule à Montréal! La collecte ne sera pas forte pour les Montréalais.

Il faut se rendre à l'évidence, notre tracas n'a rien d'une catastrophe. Cessons donc de paniquer tous les printemps. C'est de même, c'est de même. Il y a des trous dans les rues de Montréal, comme il y en a dans le gruyère. Acceptons-le. Arrêtons de faire croire qu'on va régler le problème. Qu'on va en venir à bout. C'est faux. Notre asphalte est cheap et le restera. On n'a pas les moyens de se faire des rues en marbre. Donc le gel et le dégel provoqueront toujours des fossés dans nos rues. Au lieu de s'en plaindre, il faut en être fier.

Faisons de nos nids-de-poule des attraits touristiques. Organisons le Red Bull Crash Nids-de-poule dans les rues de la métropole. Devenons la destination de tous les conducteurs extrêmes. Oubliez le Paris-Dakar! Vous voulez un défi? Vous voulez tester votre endurance? Vous voulez une grande aventure? Soyez un survivant, roulez à Montréal au printemps! Après deux heures à tourner en rond dans la ville, traversez le pont Champlain à vos risques et périls.

Nos trous deviendront des objets de curiosité. Les touristes accourront pour se faire photographier les deux pieds dedans. On pourra vendre des morceaux de nid-de-poule en souvenir, comme on vend des morceaux du mur de Berlin. Il est temps de réaliser que nos nids-de-poule, ce n'est rien de moins que de l'art contemporain. Chacun d'eux est une installation. On devrait demander à Google de les photographier pour en faire une carte virtuelle. Chaque nid-de-poule pourrait être commandité. Le nid-de-poule St-Hubert, le nid-de-poule Loto-Québec, le nid-de-poule Chez Parée.

Quand on ne peut régler un problème, il faut s'en servir. Venise n'a jamais essayé d'assécher la ville. Les Vénitiens se sont adaptés. Et ils ont troqué leur Fiat contre une gondole. Les Montréalais doivent les imiter. Cessons de boucher les trous, c'est toujours à refaire. Acceptons notre ville comme elle est, avec son acné routière. Parlons d'autre chose. Et surtout, regardons ailleurs.

Le printemps arrive demain. Avez-vous vu des nids d'hirondelle?