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Ils ont tué la nuit

Jeudi soir, minuit. Ma blonde bouffe à L'Express avec ma tante. Elles sont allées à l'opéra. Moi, je me couche. Claqué. J'allume le petit transistor à côté de mon lit. J'ai envie d'être bercé. J'ai pas envie de parler, j'ai envie d'écouter. J'ai envie de savoir ce qui se passe. Avant de rêver. J'ai envie d'être rattaché au monde, avant de plonger dans les profondeurs du sommeil, comme un scaphandrier. La radio, c'est mon oxygène. J'ai besoin qu'une voix veille sur ma nuit. Pour ne pas être seul dans le noir. Mais la voix n'est plus là. C'est le match du Canadien en reprise!? Non mais c'est quoi l'idée? Qui a coupé mon air?

Je suis fou du hockey. Martin McGwire et Dany Dubé font une bonne job sur les ondes de CKAC. Mais il y a quand même des limites! Écouter un match de hockey en reprise à la radio, est-ce que Corus pense qu'on est un peuple d'Elvis Gratton? Pourquoi nous avoir enlevé notre veilleur de nuit? Pourquoi avoir donné congé à Jacques Fabi?

 

Trente-deux ans qu'il était là, fidèle au poste. Toutes ces nuits à rédiger mes travaux de fin de session - vous savez, ces travaux qu'on a trois mois pour compléter, et qu'on écrit en une seule nuit -, je les ai tous faits en écoutant Jacques Fabi. Du secondaire à l'université. Toutes ces nuits passées en tournée, à traverser l'Abitibi, la Gaspésie, le Saguenay, je réussissais à ne pas m'endormir au volant en écoutant Jacques Fabi. Toutes ces nuits à m'ennuyer de celle qui est partie, toutes ces nuits qui semblaient des siècles, elles étaient une petite affaire moins longues en écoutant Jacques Fabi. Toutes ces nuits blanches à bosser, à fêter, à espérer ou à stresser, elles se sont toutes terminées en écoutant Jacques Fabi.

Avec sa voix feutrée et sa pensée à pic. Ses réflexions de M. Gros-Bon-Sens. Ses sarcasmes de gars qui a vu neiger et déneiger. L'antistar de la nuit. À son émission Bonjour la nuit!, vers minuit et vingt, il y avait le quiz de M. Brisson. Quelle est la femelle du lévrier? Commençant par K, unité de mesure de température? En quelle année Apollo 13? Des questions pas rapport qui occupaient l'esprit. À en oublier la réunion du lendemain ou le rendez-vous chez le médecin. Puis vers 1h, Fabi ouvrait les lignes. Et les gens appelaient. Toujours les mêmes: le séparatiste, le fédéraliste, le sportif, la petite ricaneuse et la grande sensible. Parfois aussi quelques niaiseux. Ça le mettait en rogne, le Fabi. Il leur raccrochait au nez, c'était pas long. Puis il bougonnait le reste de l'émission. Et on bougonnait avec lui. Ça faisait du bien. En direct.

La nuit, on ne veut pas écouter des émissions du matin, on ne veut pas écouter des matchs du Canadien déjà joués, on ne veut pas écouter de la musique en boucle. On veut écouter la nuit. On veut écouter quelqu'un. Un être humain, à qui l'on prête l'oreille et qui nous tient la main.

La radio, c'est comme une horloge, c'est pas fait pour être en retard. La radio, c'est le média du moment présent. Faire autrement, c'est mettre du bruit entre deux pubs. La radio, faut pas que ça devienne du remplissage.

Depuis 10 jours, à Montréal, la nuit s'est tue. Ils ont tué la nuit. Pour faire quelques économies. Franchement, on ne vous demande pas un show avec des paillettes, on ne vous demande pas la cérémonie des Oscars. On veut juste un gars avec un micro. On veut entendre un autre coeur qui bat. En même temps que le nôtre. Est-ce trop demander?

La radio, ce n'est pas que de l'argent. La radio est un service. Elle doit rester ouverte 24 heures. C'est le dépanneur des âmes sans sommeil. La radio a une responsabilité communautaire. Le CRTC ne devrait pas permettre qu'on délaisse ainsi les gens de la nuit. Des manifestations du mal de vivre, il y en a plein les bulletins d'information. Tous ces drames familiaux, ces tireurs fous, ces désespérés... Ce n'est pas en abandonnant les gens à leur solitude qu'on va régler leurs tourments.

Messieurs les grands boss des ondes radiophoniques, réanimez la nuit. C'est vital.

J'éteins le transistor. Le Canadien a beau avoir gagné, pas envie de me retaper la partie. Je m'ennuie de Fabi. Encore plus que de ma blonde. Ma blonde, je sais qu'elle va revenir dans quelques minutes. Tout heureuse. Mais Fabi est parti pour de bon, il faut croire. Il est parti sans tambour ni trompette. Il est parti en pleine nuit. Sans que l'on puisse s'accrocher à lui. Trente-deux ans à être le roi de la radio nocturne, ce n'est pas rien. Il a sa place parmi les plus grands animateurs de ce noble média. Avec les Baulu, les Mauffette, les Payette, les Lévesque... Pourtant, les journaux du matin n'en ont presque pas parlé. Tant pis pour eux. Les journalistes du matin ne savent pas tout ce qu'ils ont manqué. Nous, on le sait que nos nuits étaient plus belles que leurs jours. Grâce à lui.

Après Fabi, le silence.

Ma radio ne jouera plus après minuit. À moins que Fabi ne revienne. Ou un dauphin digne de lui. Le voyage au bout de la nuit est fini. Bonsoir, la nuit.

> Pour joindre notre chroniqueur: stephane@stephanelaporte.com

 




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