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La culture du viol

«Choses à prendre. Culture du viol et filles en série.» C'était le titre troublant d'une conférence prononcée cette semaine à l'UQAM par Martine Delvaux, auteure de l'excellent essai Les filles en série, qui s'intéresse à la «chosification» des corps féminins.

Vous aurez peut-être remarqué comme moi que l'on n'a jamais autant entendu parler de «culture du viol» qu'au cours des derniers mois. Pour le meilleur et pour le pire. La courageuse poursuite de Mariloup Wolfe contre le blogueur Gab Roy et les récents événements sexistes sur le campus de l'Université d'Ottawa ont propulsé au premier plan des questions autrefois confinées aux écrits féministes pointus.

Quand on parle de «culture du viol», de quoi parle-t-on au juste ? On parle d'une culture qui ne dit pas son nom, explique Martine Delvaux. Une culture qui, tout en permettant le viol, en minimise toujours la réalité. Une culture qui conçoit les femmes comme des biens à consommer, qui banalise les violences sexuelles, les encourage et accuse ensuite les femmes d'en être responsables, de mentir ou d'y prendre plaisir. Une culture qui minimise encore la réalité en affirmant qu'autant d'hommes que de femmes sont victimes de viol. Une culture qui offre bêtement une tribune inespérée à un blogueur lui permettant d'humilier une femme de son choix au nom de «l'humour» et de la «transgression». Comme si cette femme n'était qu'une chose à prendre, parmi d'autres choses à prendre.

Est-ce exagéré de parler de «culture du viol» ? Chez nos voisins américains, la question a récemment enflammé la blogosphère féministe. «Nous, on n'hésite pas à parler de culture du viol. On a une analyse sociale de la violence sexuelle. Cette violence prend racine dans les rapports inégaux entre les sexes», me dit Karine Tremblay, porte-parole du Regroupement québécois des centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel, qui participe dimanche à Montréal à une marche de soutien aux victimes d'agressions sexuelles.

L'agression sexuelle n'est malheureusement pas un phénomène rare. Au Québec, près d'une femme sur quatre et un homme sur dix rapportent avoir vécu au moins un événement d'agression sexuelle «avec contact» avant l'âge de 18 ans, selon l'Institut national de santé publique du Québec.

Les dénonciations ne sont que la pointe de l'iceberg. On estime qu'à peine 10 % des agressions font l'objet d'une plainte. Loin d'être un problème d'ordre privé, il y a là un phénomène social qu'il faut analyser pour mieux s'y attaquer.

Aux États-Unis, la notion de «culture du viol» a suscité de vives controverses après qu'une des plus importantes organisations de défense des victimes d'agressions sexuelles (RAINN pour Rape, Abuse, Incest National Network) eut déploré la tendance à tenir cette «rape culture» responsable des problèmes de crimes sexuels sur les campus universitaires.

En janvier, l'administration Obama, préoccupée par le taux alarmant d'agressions sexuelles sur les campus, a pourtant insisté sur la nécessité de changer «une culture de passivité et de tolérance dans ce pays qui, trop souvent, permet à ce type de violence de persister». Or, selon RAINN, la véritable source du problème est ailleurs. Pas dans la culture, mais bien dans la décision consciente d'une minorité d'individus de commettre un crime violent.

RAINN s'est fait accuser de nier la réalité - à tort, car loin de nier l'existence d'une «culture du viol», le regroupement doute plutôt de la pertinence d'utiliser ce concept dans les stratégies de prévention. D'autres ont applaudi en disant qu'il était temps de mettre fin à «l'hystérie» autour de cette «culture du viol» qui n'existerait pas et de cesser de s'en faire avec les Barbies et autres vidéos sexistes à la Blurred Lines...

Qu'en pense Martine Delvaux ? «On se fera toujours taxer d'hystérique quand on veut dresser à gros traits, voire caricaturer, un élément qui est opprimant. Mais je pense que, d'un point de vue féministe, la caricature ou le fait de grossir un élément à la loupe n'est pas un défaut. C'est une arme. Ça ne veut pas dire que ce qu'on dit n'est pas vrai. Mais pour se faire entendre, il faut tellement taper fort qu'en retour, on se fait taxer d'hystérique.»

Quant à ceux qui ne veulent pas croire que la culture du viol existe, ils n'auraient pourtant qu'à ouvrir les yeux pour observer comment les femmes sont représentées. Dans les téléséries, dans les médias ou la publicité, on a sans cesse des exemples de ce sexisme qui n'a rien de banal. Des images de filles-choses à la chaîne qui nous empêchent de penser, qui provoquent une sorte d'anesthésie, note Martine Delvaux. «C'est un sexisme qui, malheureusement, à mon avis, et de l'avis de nombreux chercheurs dans le monde des communications, donne le droit à la violence envers les femmes.»

Voilà ce qui est dangereux. Les images de filles-choses qui tapissent notre quotidien ne sont pas naïves. Elles ne sont pas innocentes. Elles perpétuent sans le dire une culture inquiétante que l'on ferait bien d'appeler par son nom.

Les filles en série. Des Barbies aux Pussy Riot (Les Éditions du remue-ménage, 2013). La conférence était organisée par l'Institut de recherches et d'études féministes de l'UQAM.




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