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L'esprit Tahrir

Trois ans après le soulèvement de la place Tahrir en Égypte, il peut être... (Photo Reuters)

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Trois ans après le soulèvement de la place Tahrir en Égypte, il peut être tentant pour les esprits chagrins de dire que la révolution a été un échec. La vérité, c'est qu'il est beaucoup trop tôt pour le dire.

«On ne saura pas avant plusieurs décennies si la révolution a réussi. Les objectifs de cette révolution (pain, liberté, justice sociale, dignité...), il faudra plus de deux ans pour les réaliser. On ne peut que jeter les fondements du changement.»

Ces sages paroles sont de Khalid Abdalla, acteur britannique d'origine égyptienne que l'on a pu voir dans Les cerfs-volants de Kaboul. Il fait partie de ces manifestants de la place Tahrir que l'excellent documentaire The Square, en nomination pour un Oscar, nous invite à suivre. Fils d'un militant qui a dû s'exiler après avoir été emprisonné en Égypte, il devient, dans cette poignante oeuvre de cinéma-vérité, l'un des acteurs d'un film révolutionnaire qui le dépasse et dont la suite reste à écrire.

The Square, de la cinéaste américano-égyptienne Jehane Noujaim, est dédié à la mémoire de ceux qui ont donné leur vie et de ceux qui continuent de se battre pour la liberté. Il m'a rappelé tous ces jeunes révolutionnaires que j'ai eu la chance de rencontrer à la place Tahrir, en novembre 2011, alors que des manifestations contre le pouvoir militaire avaient fait des dizaines de morts. J'y avais passé à peine deux semaines en reportage, mais c'était bien assez pour être impressionnée par leur courage et leur détermination. Imaginez deux ans... C'est le temps qu'a passé Jehane Noujaim aux côtés des militants dont elle nous raconte l'histoire. Elle les suit depuis la chute de Moubarak, en 2011, jusqu'aux lendemains qui déchantent, avec l'élection à la présidence du candidat des Frères musulmans Mohamed Morsi, puis son départ forcé à l'été 2013. Deux ans résumés de façon brillante en moins de deux heures.

En regardant le film, on mesure aussi le courage et l'entêtement de la cinéaste et de son équipe, qui ont parfois tourné des images au péril de leur vie. Arrestations, torture, gaz lacrymogènes, balles, coups... Pour donner une voix aux militants de la place Tahrir, ils ont dû affronter tout ça, et bien plus encore.

D'une certaine façon, la cinéaste Jehane Noujaim, 39 ans, était en terrain connu. Elle a elle-même grandi au Caire, à un jet de pierre de la place Tahrir, avant de s'établir à Boston en 1990. En janvier 2011, dès qu'elle a compris qu'il se passait vraiment quelque chose en Égypte, elle a voulu y débarquer pour documenter ce moment historique.

Elle avait beau bien connaître l'Égypte, en braquant sa caméra sur la place Tahrir en pleine ébullition, Jehane Noujaim s'aventurait, en même temps, en terrain tout à fait inconnu. Comme les protagonistes de son film, elle n'avait jamais vécu une révolution. Elle n'avait aucune idée de la direction que prendrait son documentaire.

L'histoire, tout en nuances, racontée par The Square n'est pas tout à fait un conte de fées avec un happy end. C'est une histoire d'espoir, mais aussi de trahison. L'histoire d'une révolution inachevée, confisquée. En posant un regard à la fois lucide et empathique sur ses protagonistes, en allant au-delà du temps médiatique, le film nous permet de mieux comprendre le profond bouleversement qu'a vécu l'Égypte.

Tourné comme une fiction, The Square a le mérite de nous présenter des personnages auxquels on s'attache. Dès les premières minutes, on est captivé par celui qui nous guide tout au long du film, le très charismatique Ahmed Hassan. La jeune vingtaine, Ahmed raconte qu'il a commencé à travailler à huit ans. Dès la cinquième année, il vendait des citrons dans la rue pour pouvoir payer ses études. Toute sa vie, il a subi l'injustice du régime de Hosni Moubarak. Un régime qui, pendant 30 ans, n'hésitait pas à torturer ses détracteurs. Personne n'osait parler de politique. «Il n'y avait aucun espoir d'avenir dans ce pays, dit-il. On était paralysés par un régime injuste et son dictateur.»

Et puis, un jour de janvier, Ahmed est descendu dans la rue. Place Tahrir, il s'est retrouvé aux côtés de milliers de gens qui ressentaient la même chose que lui. Des gens qui étaient prêts à surmonter leur peur. Des gens que plus rien ne pourrait arrêter.

Après avoir côtoyé au quotidien ces révolutionnaires engagés, Jehane Noujaim est plus que jamais convaincue que l'anthropologue Margaret Mead avait raison quand elle disait: «Ne doutez jamais qu'un petit groupe de citoyens engagés et réfléchis puisse changer le monde. D'ailleurs, rien d'autre n'y est jamais parvenu.»

On comprend que ce film inspirant n'est pas qu'un film sur l'Égypte. C'est d'abord et avant tout un film sur le changement, sur l'engagement, sur l'éveil des consciences. L'éveil de quelque chose de fondamental, qui permet à des citoyens engagés de tenir bon tant qu'ils n'auront pas obtenu la liberté, la justice et la dignité qu'ils réclament. L'éveil de quelque chose impossible à tuer.

On comprend aussi finalement que la place Tahrir n'est pas qu'une place au Caire. C'est avant tout un état d'esprit.

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The Square est à l'affiche au Cinéma du Parc, à Montréal (www.cinemaduparc.com). Le film est aussi disponible sur Netflix.




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