«Tuons-la puisqu'elle nous a vus.» - «Non, ce n'est pas nécessaire, elle est presque morte déjà.»

Publié le 10 déc. 2010
Rima Elkouri LA PRESSE

Paola* se souvient d'avoir entendu ces mots. La jeune femme du Honduras venait de vivre des scènes d'horreur qui la hantent depuis. Elle rentrait chez elle, un soir, avec un ami qui avait offert de l'accompagner quand des hommes armés les ont kidnappés. C'étaient des Maras, ces gangs de rue qui sèment la terreur au Honduras. Ils accusaient son ami d'être un mouchard. Ils l'ont torturé et décapité sous ses yeux. Paola a ensuite été victime d'un viol collectif. Elle a été secourue par des personnes âgées qui l'ont trouvée inconsciente dans un champ. Craignant pour sa vie, elle s'est cachée pendant un mois avant de fuir pour demander l'asile au Canada, laissant derrière elle son fils de 5 ans.

Lundi, le lundi 6 décembre, alors que l'on commémorait la tragédie de Polytechnique et faisait des plaidoyers contre la violence faite aux femmes, Paola s'est fait refuser une ultime demande de sursis devant la Cour fédérale. On lui a dit de faire ses valises et de quitter le pays. Elle a eu l'impression qu'on lui plantait un couteau dans le cou. Pour elle, aller au Honduras, c'est courir vers sa propre mort. «Ils vont me tuer, ils vont me tuer», dit-elle, la voix étouffée par des sanglots.

La demande d'asile de Paola a été rejetée en février 2009. Son témoignage a été jugé non crédible par la Commission de l'immigration et du statut de réfugié (CISR) qui ne s'est pourtant même pas donné la peine de l'entendre au complet. Inutile d'entrer dans tous les détails, a-t-on dit, laissant entendre que le récit effroyable de ces scènes de torture et de viol ferait souffrir inutilement la victime. Inutile d'entrer dans tous les détails parce que, de toute façon, on ne vous croit pas. Mais si on ne croit pas Paola, pourquoi dire que le récit des événements la ferait souffrir? Pourquoi ne pas lui donner la chance de raconter de vive voix toute son histoire pour ensuite prendre une décision éclairée? Pas de commentaires, répond la CISR en me renvoyant à la décision rendue en février 2009.

Dans cette décision très sommaire, le Tribunal met l'accent sur des détails qui, selon lui, minent la crédibilité de Paola. Le fait par exemple qu'il y ait eu confusion dans les dates. Une fois, Paola a dit que «l'incident» s'était produit le 9 février; une autre fois, le 10 février. Dans les faits, selon Paola, tout s'est passé dans la nuit du 9 au 10.

Le Tribunal trouve aussi invraisemblable que Paola n'ait ni cherché à joindre la famille de son ami ni porté plainte à la police hondurienne après son viol. Or, on sait que, même au Canada, les victimes de viol dénoncent difficilement leurs agresseurs ou attendent plusieurs années avant de le faire. Ce qui semble le plus invraisemblable, dans un tel contexte, c'est de penser qu'une victime de viol devrait se comporter comme si on venait de lui voler son portefeuille.

Selon les rapports d'évaluation psychiatrique du Dr Eric Jarvis, directeur du Service de consultation culturelle de l'Hôpital général juif, Paola ne devrait pas être renvoyée au Honduras. Elle souffre de syndrome post-traumatique et de dépression majeure. Le psychiatre note aussi que le récit de sa patiente est crédible compte tenu de ce que l'on sait des crimes violents commis par les Maras en Amérique centrale. Plusieurs autres rapports arrivent à la même conclusion.

Le cas de Paola soulève l'indignation du Mouvement contre le viol et l'inceste, qui accompagne depuis 35 ans des victimes d'agressions sexuelles. Le Mouvement accuse le gouvernement de faillir à ses engagements internationaux et de banaliser la violence sexuelle avec une politique de deux poids, deux mesures. Au Québec, l'an dernier, près de la moitié des femmes qui se sont adressées aux Centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) avaient attendu entre 6 et 12 ans avant de demander de l'aide, rappelle-t-on. Parce que la question demeure taboue. Parce que les mythes sont tenaces. Parce que les victimes éprouvent de la honte et de la culpabilité. Pourquoi le Canada exigerait-il des femmes réfugiées qu'elles agissent différemment alors qu'elles viennent souvent de pays où le contexte est encore moins favorable à la dénonciation? demande-t-on dans une lettre envoyée au ministre fédéral de l'Immigration, Jason Kenney. La lettre est demeurée sans réponse.

Citoyenneté et Immigration Canada soutient qu'aucune preuve de risque n'a été décelée et que, comme Paola a épuisé ses recours, elle doit quitter le pays. Mais l'avocat de Paola, Stewart Istvanffy, craint le pire pour sa cliente. Il rappelle qu'il a déjà représenté une jeune femme hondurienne victime de viol. Son cas avait été raconté dans le documentaire Terre d'asile, diffusé à Radio-Canada l'été dernier. Son conjoint et elle avaient reçu des menaces de mort de gangs de rue au Honduras. Ils ont demandé l'asile au Canada. La demande de la jeune femme a été accueillie, mais pas celle de son conjoint, qui, contrairement à elle, n'avait pas de famille ici. Il a été renvoyé. Un mois plus tard, il a été tué par des gangsters au Honduras.

Me Istvanffy a fait part de ses inquiétudes au ministre Kenney et lui a demandé de surseoir au renvoi de Paola. Sa lettre est demeurée sans réponse.

Pour Paola, il y a de ces silences qui sont pires que des coups de couteau.

* Le vrai nom de la jeune femme ne peut être rendu public pour des raisons de sécurité.