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Le coeur de Fania

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Tout a commencé avec cette mystérieuse carte de souhaits en forme de coeur, conservée au Centre commémoratif de l'Holocauste de Montréal. La carte a été offerte à une jeune femme appelée Fania le jour de ses 20 ans. C'était en 1944. Fania était alors prisonnière à Auschwitz.

Le coeur, subversif dans les circonstances, tient dans le creux d'une main. Il se déploie en origami lorsqu'on l'ouvre. À l'intérieur, les voeux d'une quinzaine de camarades de Fania, forcées de travailler à la même usine qu'elle. Elles ont dû prendre des risques extraordinaires pour fabriquer cette carte. Et Fania, qui habite aujourd'hui à Toronto, a dû prendre des risques extraordinaires pour la garder. Elle qui a perdu toute sa famille dans l'Holocauste n'a ramené des camps que cet objet, magnifique symbole de résistance qu'elle a caché sous son aisselle lors de la Marche de la mort. Comme pour se convaincre, même si tout autour d'elle semblait hurler le contraire, que l'humanité existe.

Un jour qu'il attendait quelqu'un au musée de l'Holocauste, le cinéaste montréalais Carl Leblanc s'est senti interpellé par la carte de Fania. Le coeur lui est apparu comme une petite Joconde dans un bloc de verre. Il suscitait mille questions. Aurait-il eu le courage, lui, de la signer? Aurait-il eu le courage d'emporter ce coeur avec lui hors du camp nazi en sachant très bien que c'était risqué? Quelle est donc l'histoire de cette femme qui a eu 20 ans à Auschwitz? Que sont devenues ses camarades qui ont signé la carte?

Le cinéaste s'est alors fait la folle promesse d'aller au bout de cette histoire. S'en est suivie une quête épique, poignante et bouleversante, qu'il raconte dans Le coeur d'Auschwitz, un documentaire émouvant, sans excès de bons sentiments. L'oeuvre fait un pied de nez au cynisme et montre, comme aime à le dire le cinéaste, que «l'on n'est pas fondamentalement tous des salauds».

Au tout début de sa quête, Carl Leblanc est bien sûr allé frapper à la porte de Fania, à Toronto. Elle ne lui a pas déroulé le tapis rouge, loin s'en faut. En fait, l'octogénaire n'avait pas du tout envie de plonger dans sa mémoire douloureuse. Pendant des décennies, elle avait caché ce coeur sous des vêtements au fond de sa commode pour ne pas que sa fille, Sandy, le voie.

Le coeur de Fania.... (Photo: Alain Roberge, La Presse) - image 2.0

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Le coeur de Fania.

Photo: Alain Roberge, La Presse

En 1988, à l'invitation d'une amie qui était directrice du Centre commémoratif de l'Holocauste de Montréal, Fania a fait don de ce précieux coeur au musée. Ce qui ne voulait pas dire pour autant qu'elle était prête à lever le lourd couvercle déposé sur sa mémoire.

Le silence obstiné de Fania, Carl Leblanc l'a aussi filmé. En voyant comment elle refuse dans un premier temps d'ouvrir le placard de ses souvenirs au cinéaste, j'avais l'impression de voir aussi à travers elle mon arrière-grand-mère, rescapée du génocide arménien, qui a vu son mari et son fils aîné égorgés sous ses yeux. Comme Fania, comme la majorité des rescapés de l'horreur, elle ne parlait jamais de «ça». Jamais. Pour elle aussi, la survie passait par le silence et une bonne dose d'humour noir.

Après sa première rencontre avec Fania, Carl Leblanc n'était pas sûr de pouvoir en tirer un film. Il était là à la harceler de questions. Il se sentait aussi sympathique qu'une punaise de lit. Il a toutefois eu la chance de trouver une alliée en Sandy, la fille de Fania. Elle avait envie de ressentir le passé de sa mère même si celle-ci avait toujours voulu l'en protéger.

Au bout d'une longue enquête qui l'a mené aux quatre coins du monde, de Montréal à Tel-Aviv en passant par Paris et Buenos Aires, Carl Leblanc a réussi à retrouver certaines des signataires du coeur de Fania. Par moments, on se dit qu'il n'y arrivera jamais tant les indices sont ténus et l'histoire invraisemblable. Car sur son chemin, le cinéaste a croisé des sceptiques, témoins de l'horreur, convaincus qu'il était absolument impossible qu'une telle carte ait été fabriquée à Auschwitz. Comment imaginer que des prisonnières aient pu utiliser le peu d'eau et de pain qu'elles avaient pour en faire de la colle afin d'assembler une carte de voeux? Comment imaginer, alors qu'elles luttaient pour leur survie, qu'elles aient risqué leur vie pour un bricolage d'anniversaire?

Loin de se décourager, le cinéaste a vu dans les réponses sceptiques qu'il recueillait la confirmation de son intuition: il tenait entre ses mains un véritable diamant d'humanité. Déterminé à raconter cette belle histoire, il a même réussi à lever le couvercle sur la mémoire de Fania. Dans une des scènes les plus touchantes et les plus inspirantes du film, on la voit accueillie comme une rock star par des élèves de l'école primaire montréalaise Lambert-Closse, suspendus à ses lèvres.

Je ne vous en dis pas plus. Allez plutôt voir le film. Apportez vos mouchoirs. Quatre-vingt-cinq minutes d'espoir et de dignité.

1. Le film prend l'affiche le vendredi 12 novembre au Cinéma du Parc, à Montréal.

Pour joindre notre chroniqueuse: rima.elkouri@lapresse.ca




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