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Chronique sans sujet

Pierre Foglia
La Presse

Courriel de mon boss vendredi après-midi: Aurez-vous une chronique? Si oui, sur quel sujet? Réponse: J'aurai une chronique mais je n'ai pas de sujet. On ne peut pas tout avoir.

Vous voilà prévenus vous aussi, amis lecteurs. Et un peu en lien avec ceci...

Dans au moins deux de ses autres livres, Journal du dehors et La vie extérieure, Annie Ernaux parle souvent des centres commerciaux qu'elle fréquente, quelques lignes chaque fois pour dire éloquemment toute la platitude des grandes surfaces.

Regarde les lumières mon amour, sorti en mars au Seuil, c'est 70 pages d'un coup sur cette même platitude des grandes surfaces, et forcément, 70 pages, c'est plate plus longtemps qu'un paragraphe de temps en temps. Un livre que je ne recommande même pas aux fans finis de madame Ernaux, moi par exemple.

Un an durant, elle a donc tenu le journal de ses visites dans ce supermaché de la banlieue nord de Paris où elle fait ses courses. À la fin, au moment de fermer son journal, ce regret dans la note finale: «Comme chaque fois que je cesse de consigner le présent j'ai l'impression de me retirer du mouvement du monde, de renoncer non seulement à dire mon époque mais à la voir.»

C'est drôle. J'ai souvent, ici, dit très précisément le contraire, quelque chose comme: à toujours tout noter j'ai l'impression d'avoir passé ma vie à l'écrire plutôt qu'à la vivre.

Encore plus drôle, j'ai projeté et même tenté l'an dernier, à l'approche des Fêtes de fin d'année, une expérience semblable à celle de Mme Ernaux. J'avais fait le projet de passer une semaine au DIX30 en y tenant mon journal. J'avais même pris une chambre à l'hôtel ALT... Au bord de l'hébétude, je me suis enfui à la fin de la première journée. Pas une seule note dans mon carnet.

L'écrivaine ajoute: «voir pour écrire, c'est voir autrement, c'est distinguer des objets, des individus, des mécanismes et leur conférer valeur d'existence».

Voulez-vous dire, madame, des individus, des mécanismes, des objets qui n'existeraient pas si un journaliste ou une écrivaine ne s'adonnaient, par bonheur, à passer par là?

Ils n'ont pas eu cette chance avec moi au DIX30. Loin de tirer qui que ce soit du néant, j'allais tomber dedans.

TROP OU PAS ASSEZ - Moi aussi j'ai sursauté à l'annonce de la sentence de 60 jours de prison pour le monsieur qui a tué, d'une gifle, sa fille de 13 ans.

Tuer un enfant d'une gifle, ça se peut pas. Même une gifle aller-retour.

J'ai été élevé dans un univers de gifles. Ça y allait par là, comme on dit. Ma mère nous tombait dessus à bras raccourcis, sur mes soeurs surtout, viens ici! Elles y allaient, les niaiseuses. Moi je me sauvais. Tu perds rien pour attendre. Je gagnais beaucoup au contraire, défâchée elle était incapable de cogner, c'était pas une mère meurtrière, juste un peu déjantée. Moi c'était surtout les profs à l'école, un en particulier, un communiste qui avait été interné dans un camp en Allemagne où il avait laissé ses nerfs, ça partait du revers, ça revenait sur l'autre joue du plat de la main, pif, paf. Si les gifles tuaient, je serais mort souvent entre 8 et 13 ans.

J'en ai donné quelques-unes aussi, arrête de brailler, t'en mourras pas. N'en sont pas morts non plus. On ne meurt pas d'une gifle. C'est ce qui ne marche pas dans cette histoire-là.

Deux mois de prison pour une gifle, c'est trop.

Mais si c'est pas une gifle, c'est pas assez.

TROP - Je ne retrouve pas le nom de cette critique de cinéma de Radio-Canada, à Cannes présentement, qui disait l'autre jour à Pas de midi sans info qu'elle n'avait pas tripé si fort que ça sur Mommy de Xavier Dolan. Après avoir rapporté l'accueil enthousiaste fait au film et s'en être très sincèrement réjouie - c'était 90 % de son topo -, sur la pointe des pieds, par souci d'honnêteté, avec retenue et précaution, elle a ajouté que pour ce qui la regardait, elle, elle avait trouvé ce film-là un peu «trop».

Je le rapporte comme un petit acte d'héroïsme indispensable parce qu'il induit, amorce une dissidence pas si évidente à affirmer dans ces moments où tout le monde délire. Bon, on ne sera pas tout seul à ne pas aimer si jamais on n'aime pas. Merci, madame.

Cela dit sans présumer de rien. C'est que j'aime beaucoup Dolan justement parce qu'il est «trop». Je ne sais pas pourquoi, enfin si je sais, mais ce serait trop long et risqué à dire, je pense en ce moment à ce livre incroyable, La fiancée américaine d'Éric Dupont et je m'attends à apprécier Mommy exactement pour les mêmes baroques et foisonnantes raisons.

Cela dit encore, si j'attends impatiemment un film de ce Festival de Cannes, c'est Tu dors Nicole de Stéphane Lafleur. Mommy arrivera quand il arrivera dans les présentoirs de mon vidéoclub, mais je vais drette là putasser un peu pour me faire envoyer une copie de Tu dors Nicole.

C'est que j'aime aussi quand ce n'est pas «trop». Au fond, j'aime tout. On ne trouvera pas meilleur public que moi.

SUR UN FIL - Entre chez moi et le dépanneur de Stanbridge-East où je vais chercher La Presse, en pleine campagne donc, sur un fil électrique, au-dessus de la route, une paire de petits souliers - des runnings d'enfants - pendouillent, attachés par leurs lacets.

T'as vu les souliers au-dessus de la route, fiancée? Qu'est-ce que ça veut dire, tu penses?

Elle s'est emparée de l'iPad, elle a googlé «petits souliers, fil électrique», je l'ai stoppée, fais pas ça, chérie.

Tu veux le savoir ou pas?

Pas à ce point-là. En fait, je voudrais juste savoir combien de fois il a fallu lancer ces souliers très haut en l'air avant qu'ils retombent à cheval sur le fil.

COMPAGNIE - Une des fenêtres de mon bureau ouvre sur les branches d'un cèdre; dans une de ces branches, un nid; dans le nid, une madame geai bleue qui couvait depuis deux semaines trois oeufs bleus tirant sur le vert; les bébés sont sortis vendredi, j'en ai pour trois semaines à les entendre piailler, à moins que...

Charlie! Charlie!




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