Dix anciens joueurs ont brisé un silence historique, hier, en déposant un recours collectif où ils accusent la direction du circuit d'avoir caché les effets dévastateurs des commotions cérébrales sur leur santé.

Philippe Cantin LA PRESSE

L'initiative de ces dix braves ébranlera à coup sûr le commissaire Gary Bettman et les 30 propriétaires d'équipe. Pour eux, il s'agit d'une journée noire.

La poursuite, qui tient en 47 pages bien tassées, constitue une lecture fascinante. D'entrée de jeu, on énumère une liste de joueurs dont la carrière a pris fin en raison de commotions cérébrales: Pat LaFontaine, Keith Primeau, Marc Savard, Chris Pronger, Petr Svoboda et plusieurs autres...

Même si ces ex-vedettes ne font pas partie des plaignants, leur histoire rappelle, selon la requête, l'incurie dont la LNH a fait preuve en ne transmettant pas à ses joueurs l'information appropriée à propos des chocs au cerveau.

En 1997, la LNH a créé un comité pour étudier l'impact des commotions cérébrales. Mais jusqu'aux changements de règlements adoptés en juin 2010 dans la foulée de l'affaire Chara-Pacioretty, aucun geste significatif n'a été fait pour en diminuer la fréquence.

Cette inaction de 13 ans, souvent rappelée dans le document, a induit les joueurs et le public en erreur, soutiennent les plaignants. La LNH a ainsi laissé croire qu'aucun lien scientifique clair ne permettait de dresser un rapprochement entre les blessures à la tête subies durant des matchs et les troubles cognitifs ressentis par plusieurs anciens joueurs à leur retraite.

Les dix plaignants, parmi lesquels on retrouve Rick Vaive, Gary Leeman et Bob Manno, ressentent tous des séquelles des nombreuses commotions cérébrales subies durant leur carrière. Ils accusent la LNH d'avoir caché des informations pertinentes, un comportement qualifié de «malicieux».

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Le dépôt de cette poursuite trouve sa véritable origine le 29 août dernier. Soucieuse d'éviter d'interminables démêlés judiciaires, la Ligue nationale de football (NFL) a accepté de verser 765 millions à des milliers d'anciens joueurs, dont la vie a parfois été brisée par les effets des commotions cérébrales.

Ce jour-là, Gary Bettman a sans doute compris que la LNH serait confrontée à une poursuite semblable. Restait seulement à savoir à quel moment. Plusieurs anciens joueurs de la LNH souffrent en effet de graves problèmes liés aux chocs au cerveau subis durant leur carrière.

Une étude effectuée par des chercheurs de l'Université McGill et de l'Université de Toronto, publiée plus tôt cette année, l'a démontré. Sous le couvert de l'anonymat, cinq d'entre eux ont livré des témoignages troublants. «J'ai connu une dépression profonde, a dit l'un d'eux. Un jour, ma femme est rentrée à la maison et je pense que je pleurais sous une table.»

La LNH voudra-t-elle imiter la NFL et conclure un règlement à l'amiable avec les plaignants? Il est trop tôt pour se prononcer là-dessus. On peut d'abord croire qu'à l'image de la NFL, la LNH plaidera d'abord que l'affaire ne devrait pas être entendue devant un tribunal, mais plutôt faire l'objet d'un grief en vertu de la convention collective. Sur le plan financier, cette procédure serait moins lourde de conséquences.

Dans la NFL, la juge Anita Brody ne s'est jamais prononcée à ce sujet, invitant plutôt les parties à négocier un accord. À la surprise générale, un terrain d'entente a été trouvé six semaines plus tard.

Une différence majeure existe cependant entre les deux dossiers. Roger Goodell, le commissaire de la NFL, a clairement reconnu le danger des commotions cérébrales avant la conclusion de l'entente. Un partenariat a notamment été conclu avec General Electric afin d'améliorer la rapidité des tests de dépistage des commotions cérébrales.

La NFL a aussi financé les travaux d'un institut de l'Université de Boston, spécialisé dans les impacts des commotions cérébrales. Bref, depuis deux ans, la NFL a donné le signe qu'elle prenait le problème au sérieux.

La LNH n'en est évidemment pas au même point, malgré son discours récurrent sur «la sécurité des joueurs». Dans la foulée de la mort de trois durs à cuire à l'été 2011, Gary Bettman a balayé du revers de la main le travail des spécialistes de l'Université de Boston.

Dans une entrevue au New York Times, il a déclaré: «Leur tendance à tirer des conclusions à des stades très préliminaires est bonne pour les manchettes, mais ne fait pas nécessairement avancer la recherche.»

Cette déclaration serait sûrement rappelée devant un tribunal, si un procès est tenu.

Avec le recul, les dirigeants de la LNH regretteront peut-être de n'avoir fait aucun geste pour interdire les bagarres au cours des dernières années, surtout à la lumière des nouvelles recherches sur les commotions cérébrales.

Plusieurs fois dans la poursuite déposée hier, les plaignants soulignent cette inertie. On rappelle que la LNH autorise les bagarres, même si l'exemple de la boxe illustre le danger des coups reçus. On affirme aussi que l'expérience du football, un autre sport dur et rapide, aurait dû alerter le circuit.

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La LNH a déjà annoncé qu'elle contestera vigoureusement la poursuite des anciens joueurs. N'en reste pas moins que cette affaire est maintenant officiellement à l'agenda du circuit. Et qu'elle compliquera le travail de Bettman au cours des prochains mois. Surtout si d'autres joueurs se joignent à la poursuite.

Peu importe la manière dont ce dossier prendra fin, il devrait normalement inciter la LNH à se montrer beaucoup plus énergique dans la lutte aux commotions cérébrales. Qu'elle mène ou non à un procès, cette poursuite sera déterminante.