Hiver 2000, au mont Gabriel. Jennifer Heil participe à ses premiers championnats nationaux de ski de bosses. La compétition complétée, un journaliste de la télé lui demande en direct si elle est heureuse de sa performance. Sa réponse est courte, à peine un mot: «Oui.»

Mis à jour le 24 mars 2011
Philippe Cantin LA PRESSE

Déçue de cette réserve, l'attachée de presse de l'équipe lui lance un regard insistant. «Allez, parle un peu plus!» lui fait-elle comprendre à grand renfort de gestes.

Onze ans plus tard, le message a été parfaitement saisi: Jennifer Heil s'exprime beaucoup plus qu'à l'âge de 16 ans! En paroles, bien sûr, mais aussi en initiatives concrètes pour inspirer les jeunes filles d'ici et d'ailleurs. Son parcours sportif est celui d'une championne; son engagement social, celui d'une humaniste.

Après une fabuleuse carrière où elle a remporté une médaille d'or olympique et un titre mondial, Jennifer Heil se retire de la compétition. En conférence de presse hier, elle a salué de son élégance coutumière tous ceux l'ayant aidée dans sa carrière. «Ce fut une aventure extraordinaire, a-t-elle dit. Mais il est temps de passer à autre chose.»

L'avenir de Jennifer sera inévitablement lié au sport, sa passion de toujours. Jean Dupré, le chef de la direction du Comité olympique canadien, rêve déjà de sa contribution au mouvement.

Mais pour l'instant, Jennifer poursuivra son travail au sein de B2dix, l'organisme d'aide aux athlètes amateurs qu'elle a fondé en compagnie de J.D. Miller et Dominick Gauthier en 2005. Elle complétera aussi son baccalauréat à l'Université McGill. «Au printemps 2013, le diplôme sera accroché au mur», lance-t-elle avec cette conviction qui l'a menée au sommet de son sport.

Les exploits sportifs de Jennifer Heil sont bien documentés. Mais sa vie à l'extérieur des pistes est tout aussi fascinante. En 2008, par exemple, Jennifer s'est jointe au programme Because I Am a Girl (Parce que je suis une fille), une initiative internationale vouée à la défense des droits des jeunes filles.

Cette année-là, durant la relâche scolaire, elle a séjourné au Burkina Faso, un des pays les plus pauvres de la planète. En compagnie d'un chauffeur et d'une responsable de Plan Canada, l'organisme caritatif chapeautant l'initiative, elle a sillonné le pays durant 10 jours et visité plusieurs établissements scolaires.

«Beaucoup d'adolescentes ne vont pas à l'école parce que leur famille n'est pas assez riche, que les garçons passent en premier ou qu'elles ont des tâches à effectuer, explique-t-elle. Les adolescentes que j'ai rencontrées profitaient souvent d'une bourse d'études. Lorsque je leur demandais quels étaient leurs rêves, les mains se levaient à l'unisson. Elles voulaient devenir médecin, avocate, et même présidente du pays!

«Leurs réponses m'ont beaucoup émue, car j'ai réalisé à quel point tous ces rêves étaient fragiles. Elles étaient venues près de ne pas recevoir d'éducation. Mais aujourd'hui, elles deviennent des modèles pour leurs soeurs plus jeunes et l'ensemble de leur communauté. Scolariser les jeunes filles, c'est une façon de vaincre la pauvreté.»

En 2010, après sa médaille d'argent aux Jeux de Vancouver, Jennifer a versé 25 000$ à Because I Am a Girl. Elle a encouragé ses commanditaires et ses fans à donner à leur tour. Aujourd'hui, plus de 460 000$ ont été réunis.

L'initiative se poursuit. Au mois d'août, Jennifer se rendra au Rwanda. À l'occasion de l'ouverture d'une nouvelle école, elle accompagnera les trois gagnantes d'un concours organisé par Plan Canada, sélectionnées en raison de leurs actions en faveur des filles et des femmes.

L'engagement humanitaire de Jennifer Heil lui a valu, en septembre dernier, une invitation à une prestigieuse conférence. Elle a participé au sixième sommet du Clinton Global Initiative, un forum tenu à New York sous l'égide de l'ancien président des États-Unis. La liste des participants est impressionnante: chefs d'État, diplomates, canons de l'industrie, artistes engagés. Des séances plénières et des ateliers favorisent les échanges et un réseautage de très haut niveau. «Chaque fois que j'entrais dans une pièce, je rencontrais quelqu'un d'exceptionnel», explique Jennifer.

Elle a ainsi fait la connaissance d'une dirigeante de Google, qui chapeaute l'action sociale de l'entreprise. À son invitation, Jennifer visitera bientôt le campus de la compagnie en Californie.

Jennifer Heil a marqué l'olympisme canadien. Ses performances ont encouragé des milliers de jeunes à s'intéresser au ski acrobatique. Ses réussites ont rappelé aux athlètes de la relève leur capacité à s'imposer sur la scène internationale.

Sa retraite ne signifie pas son départ de la scène publique. Son esprit alerte, ses valeurs d'entraide, sa volonté et son charme annoncent d'autres brillantes étapes dans son parcours professionnel. Cette jeune femme influencera à coup sûr le sport canadien au cours des prochaines années.

En la quittant, je lui ai demandé si elle avait un message à transmettre aux jeunes Québécoises. J'espérais secrètement que sa réponse ne se résumerait pas à la seule importance de croire en ses rêves. Sans surprise, elle a poussé la réflexion plus loin.

«Les rêves, il faut avoir le courage de les mettre en action et de garder le cap. C'est cela le plus gros défi. Les choses ne se passent jamais exactement comme on le veut. Des imprévus et des difficultés apparaissent toujours. Il faut trouver la volonté de les surmonter. C'est ainsi qu'on développe sa force. Et cette force, c'est le plus beau cadeau que ma carrière m'a donné.»

Merci pour tous ces grands moments sportifs, Jennifer Heil.

Et à bientôt.