Je ne sais pas ce qui me fait le plus peur, au fond. Ce rapport qui indique qu'un écroulement partiel du pont Champlain est impossible à exclure à cause de sa détérioration «sévère et exponentielle», ou le fait que le ministre fédéral des Transports, Denis Lebel, semble lui-même miné par des maladresses sévères et exponentielles.

Publié le 13 juill. 2011
Patrick Lagacé LA PRESSE

Bon, O.K., ce qui me fait le plus peur, c'est le risque d'écroulement du pont. Restons pragmatique.

On ne peut pas imputer au député de Roberval-Lac-Saint-Jean l'entière responsabilité de la dégradation du pont Champlain, bien sûr. Ce serait injuste. Il n'est ministre des Transports du Canada que depuis deux mois.

Mais ça fait plusieurs mois que l'état du pont Champlain suscite de grandes inquiétudes dans le public. Il faut vraiment être sous l'effet d'une anesthésie générale pour ne pas le savoir.

Or, depuis deux mois, Denis Lebel, à chaque entrevue dans les médias québécois, s'est fait poser la question: qu'est-ce qui se passe avec le pont Champlain?

Ces entrevues ont donné lieu à un festival de réponses évasives quant aux intentions d'Ottawa quant au remplacement éventuel du pont. M. Lebel ressemblait à un attaché de presse débutant envoyé au front avec un mandat flou, pas à un ministre d'un pays sérieux.

En cela, M. Lebel fait penser à Sam Hamad, ministre des Transports du Québec, dans sa gestion de la fermeture soudaine du pont Mercier, il y a quelques semaines. Peut-être sont-ils conseillés par la même firme de gestion de crise?

C'était pourtant un des thèmes de la campagne conservatrice: strong leadership, un leadership fort. Or, dans le dossier du pont Champlain, une responsabilité exclusivement fédérale, Denis Lebel s'est comporté comme un ministre indécis qui, de toute évidence, ne maîtrise pas le dossier. Le contraire d'un leadership fort.

Ce qui s'est passé lundi, mardi et mercredi est loufoque. Lundi et mardi, Denis Lebel a donné des entrevues pour dire que oui, en effet, c'est vrai, Ottawa possède une étude sur l'état de santé du pont Champlain. Mais pas question de la rendre publique: trop compliqué! Le public n'y comprendrait rien! Et puis, disait M. Lebel, le pont est sûr!

Hier, le bureau du premier ministre - pas le ministre des Transports! - a fait savoir que la Société des ponts Jacques-Cartier et Champlain allait rendre publique l'étude en question. Cela a évidemment fait passer M. Lebel pour la marionnette du ventriloque caché dans le bureau du PM. Denis Lebel, en bonne marionnette, s'est contenté hier de faire des commentaires dans un communiqué de presse, commentaires sans doute écrits par d'autres. Pas d'entrevue. Pitoyable.

Or, qu'apprend-on dans ce rapport? On apprend, en mots très simples, que des parties du pont risquent de s'écrouler malgré des travaux préventifs. On apprend que sa dégradation est exponentielle. On apprend que le risque est impossible à quantifier.

Bon, il est vrai que le rapport est écrit en anglais. Peut-être est-ce pour ça que Denis Lebel croyait que le public n'y comprendrait rien. Qu'il se rassure, plusieurs de ses concitoyens comprennent l'anglais. Je déconne, mais lundi et mardi, le ministre a menti: ce qui se trouve dans le rapport de la firme Delcan a beau être technique par bouts, il ne faut pas être professeur émérite à l'École polytechnique pour comprendre que le pont doit être remplacé, et vite.

On ne peut pas reprocher au ministre des Transports du Canada la dégradation du pont. Peut-être est-il rendu au bout de sa vie utile (le pont, pas le ministre). Peut-être que d'autres ministres des Transports, avant lui, auraient pu faire preuve de plus d'initiative. Mais ça ne change rien au fait que Denis Lebel, en cet été 2011, est bel et bien ministre des Transports du Canada. On aimerait qu'il se comporte comme tel.

Mardi, en auto, j'écoutais une entrevue de James Moore, ministre du Patrimoine canadien, avec Jian Ghomeshi, sur CBC. Une entrevue impressionnante parce que ce ministre connaît ses dossiers, sait expliquer en termes simples des enjeux complexes et est capable de donner des réponses honnêtes et franches à des questions difficiles, par exemple sur le financement fédéral de la culture et l'avenir de CBC/Radio-Canada. Bref, on est loin des bêtises et des demi-vérités qui sortent de la bouche de Denis Lebel, ces jours-ci.

On sait déjà qu'il faut se méfier du pont Champlain. Le rapport de Delcan le confirme.

Une question reste ouverte: est-ce que Denis Lebel, ministre des Transports du Canada, est l'homme qu'il faut pour gérer son remplacement?