Le jour allait se lever dans la maison. Un bruit venu de la salle de bains a réveillé Lucie Raymond. La porte de la salle de bains était ouverte. Son père, Martial, se rasait. Pourquoi si tôt? Lucie, 16 ans, s'est souvenue: son voyage à Los Angeles.

Patrick Lagacé LA PRESSE

Martial, syndicaliste, s'en allait en Californie voir les patrons de l'«union».

«N'oublie pas de me rapporter un souvenir de Hollywood, a dit Lucie.

- O.K. Fais attention à ta mère.»

C'était le 5 juillet 1970. La dernière fois que Lucie Raymond a vu son père vivant.

Avec 108 autres personnes, Martial Raymond, 44 ans, a péri quelques heures plus tard quand le DC-8 d'Air Canada qui assurait la liaison Montréal-Los Angeles s'est écrasé, à l'escale de Toronto.

Même si des dizaines de Québécois étaient à bord du DC-8, le vol 621 est une tragédie oubliée au Québec. Peut-être parce que le crash a eu lieu à Toronto.

Si Air Canada aimerait oublier le 5 juillet 1970, les familles des victimes du vol 621, elles, qui ont pu se regrouper grâce à la magie du Web, n'ont pas oublié.

Il y a cinq ans, Lucie s'est rendue dans ces terres agricoles de Brampton, au nord de Toronto, lieu de l'écrasement. Un véritable cimetière: on y trouve encore des débris du DC-8, des fragments d'objets personnels et même, à l'occasion, des ossements humains.

«J'étais à genoux dans la terre, et je pleurais, je pleurais...»

C'était la première fois que Lucie Raymond foulait le sol où son père a perdu la vie quand elle était adolescente.

En parlant avec les habitants du coin, Lucie Raymond a su que le lieu de l'écrasement et ses environs avaient été laissés en paix par les agriculteurs, au fil des ans. Pas question de labourer une terre qui contient encore les traces très concrètes d'un accident tragique.

Lucie Raymond sort d'un sac Ziploc un peu de terre, celle des lieux de l'écrasement. Elle sort un morceau de métal tordu, exhumé de ce champ de Brampton. Une plaque de numérotation des sièges. On peut y lire:

36

D. Aisle

E. Center

F. Window

Ce n'est qu'un petit morceau de métal tordu. Mais pour les familles des victimes, c'est le genre d'objet qui a une connotation sacrée: elles étaient là, près de ceux qu'elles avaient aimé. «Je voulais tout rapporter, raconte Lucie Raymond. Il est parti un matin, et je ne l'ai jamais revu. On n'a jamais eu le corps. Je ne voulais pas que ça traîne là...»

«Peux-tu croire, dit Lucie Raymond, qu'Air Canada a envoyé des enquêteurs dans le quartier pour enquêter sur mon père? Ils nous ont dit que mon père buvait trop, qu'il fumait trop, que son espérance de vie n'était que de cinq ans et que ça valait 25 000$. Si on l'a pris? Ma mère était une femme sans instruction. Elle a pris le chèque...»

Aujourd'hui, c'est différent. Les transporteurs aériens importants traitent les familles des victimes avec une certaine déférence. Une convention internationale, la Convention de Montréal, encadre le soutien financier aux familles.

Ce qui n'a pas changé, par rapport à 1970, c'est qu'Air Canada continue à traiter les familles des victimes du vol 621 comme des quantités négligeables. L'an dernier, pour la première fois, les familles des victimes se sont réunies dans ce champ de Brampton, désormais entouré de maisons, gracieuseté de l'étalement urbain torontois. Air Canada n'a pas voulu s'associer, de près ou de loin, à la cérémonie.

Une entreprise a fait preuve de compassion: Candevcon, le promoteur immobilier propriétaire de ces terres. La firme a choisi de ne pas y construire de maisons, d'en faire plutôt un jardin qui commémore la tragédie, pour que les proches, comme Lucie, puissent venir s'y recueillir. Pour qu'on n'oublie pas.

Martial avait dit à Lucie de prendre soin de sa mère, Thérèse. Elle l'a fait. «Je suis allée à l'école commerciale, pas au cégep. Je voulais aider ma mère.» À ses enfants, elle a toujours parlé de leur grand-père inconnu, ce Martial de peu de mots et de grands principes.

Pas un jour sans que Lucie ne pense à lui, d'une façon ou d'une autre.

Je lui dis que 41 ans, c'est un long deuil...

«Je pensais que j'avais un problème. Mais quand je suis allé au 40e anniversaire, j'ai vu les autres familles, j'ai vu qu'on vivait tous la même chose: c'est un deuil qui s'est tellement mal fait! On pleurait tous, comme si le crash avait eu lieu hier. Un deuil, si tu le fais mal, il te poursuit toute ta vie.»