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J'aurais voulu être ténor (ou baryton)

Ah, Minuit, chrétiens. C'est mon cantique de Noël préféré. J'aime sa pompe, sa sévérité, sa grandiloquence. Alors forcément, quand Marc-Antoine d'Aragon l'a attaqué, j'ai frissonné. C'est ce qui arrive quand un baryton, avec sa voix brute et pure comme un moteur de Ferrari, chante à cinq pieds de vous.

C'était mardi soir. Marc-Antoine m'avait invité à la répétition de la messe de minuit, à l'église de la Visitation, boulevard Gouin, dans le nord de la ville. Sa bande et lui assureront la portion musicale des quatre messes, ce soir, à grands coups de Minuit, chrétiens, Bel astre que j'adore et autres Anges dans nos campagnes...

Il y a Marc-Antoine; Stéphanie Lessard, soprano; Sylvain Paré, ténor; Isabelle Lapierre, soprano (qui anime la soirée); Chantal Scott, mezzo-soprano; et l'organiste, Marc-André Dorand. Une belle tribu.

Minuit, chrétiens sera évidemment le clou de leur performance. Le dernier cantique, juste avant la messe. Tout le monde, dans la foule, disent-ils, attend Minuit, chrétiens. Quand je suis arrivé, ils s'obstinaient pour savoir qui le chanterait, dans quelle messe...

«J'aime le chanter ici parce que ma mère est là, dit Sylvain. C'est puissant! Une fois, pendant que je le chantais, j'ai vu ma mère pleurer, ce qui m'a aussi fait pleurer! Je t'en parle et j'ai le frisson...»

Pour Marc-Antoine, Minuit, chrétiens, «ça rocke», rien de moins: «À 15, 16 ans, je chantais du métal. Ce cantique-là, c'est le même trip. À la fin, là, avec l'orgue...» lance-t-il sans finir sa phrase, rêveur.

Stéphanie, jeune mère de famille brune et bouclée, va aussi chanter le cantique écrit par le Français Placide Cappeau. Une fille qui chante Minuit, chrétiens: j'ai tiqué, je le confesse. Je ne suis pas le seul!

Chantal: «Je trouve que c'est plus beau quand c'est chanté par un homme...»

Stéphanie, en souriant: «Ça me choque d'entendre ça!»

Si le peuple et les chanteurs ont une affection particulière pour Minuit, chrétiens, disons que l'Église a encore des réserves à l'égard de ce cantique. Longtemps, le clergé a eu une brochette de griefs à son sujet: trop théâtral, trop vulgaire, donnant de Dieu une image trop brutale...

Encore aujourd'hui, dit Stéphanie, Minuit, chrétiens cause un petit malaise, dans certaines paroisses: «On m'a déjà demandé de chanter «peuple de Dieu» plutôt que «peuple, à genoux», dans une autre église...»

La répétition s'est poursuivie. C'est fou, la beauté et la pureté cristalline de la voix des chanteurs classiques. Placez ces voix dans une église réputée pour son acoustique, soutenues par l'orgue, et c'est magique.

J'ai toujours été nul en musique. À l'école, j'ai échoué à tous mes examens de flûte à bec. Je ne sais pas lire une partition. D'où ma fascination pour ceux qui savent lire la musique, pour les musiciens, pour les chanteurs. Une fascination teintée de jalousie. Ça reste un monde opaque, forcément. Je n'ai donc rien compris quand Marc-André, l'organiste, a dit à Sylvain, derrière lui:

«Tu veux pas le faire en mi bémol? Tu veux le faire en do? Ben, on va le faire en do!»

Je les sentais excités comme des puces. La messe de minuit, ce n'est pas banal, dans les églises du Québec. Généralement vides, elles se remplissent, le 24 décembre; certaines vendent même des billets pour la messe, qui se déroule à guichets fermés. C'est le miracle annuel du 24 décembre.

Je leur ai demandé s'ils allaient chanter, ce soir, par désir de partager leur foi. Ils m'ont regardé comme si j'étais une grenouille coiffée d'un bonnet de père Noël...

«Nous sommes payés, m'a répondu Chantal en riant. On ne fait pas ça par dévotion chrétienne!»

La répétition tirait à sa fin. Je leur ai demandé s'ils étaient croyants. Marc-Antoine, Stéphanie, Isabelle, Chantal, Sylvain et Marc-André se sont regardés, avec de petits rires gênés. J'ai demandé à ceux qui croient en Dieu, en Jésus et au message de la Bible de lever la main.

Une seule main s'est levée!

Je ne dirai pas laquelle, ils pourront tous dire que c'était la leur si quelque évêque se fâche en lisant ces lignes.

«De toute façon, m'a rassuré Marc-André, qui fait ronronner l'orgue de l'église de la Visitation depuis 28 ans, personne ne nous pose la question, en paroisse. Ils apprécient la musique.»

Marc-Antoine d'Aragon, lui, croit «à moitié»: élevé en bon petit catholique, il a cru en Dieu toute son enfance. Désormais, il est comme bien des gens: loin de Jésus, néanmoins près de son message, il croit en «une force» quelque part dans l'univers. Comme beaucoup de Québécois qui iront à la messe de minuit ce soir, quoi...

Sylvain: «La réponse du public, quand on chante, est formidable. On ouvre des portes émotives, je crois. Ils sont émus.»

Stéphanie: «Chanter, on dit que c'est prier deux fois. Même si je ne suis pas croyante, quand je chante ici, je sens que j'apporte quelque chose.»

Chantal: «La preuve que Dieu existe, elle est dans la musique. Dans les cantates de Bach, dans sa Messe en si mineur.» Marc-André: «Et dans sa Passion selon saint Jean!»

Nous sommes sortis. La nuit était douce. Sous la pleine lune, avec ses deux clochers, on aurait dit que l'église de la Visitation sortait de la carte postale officielle d'un village enfoui au fond de la campagne québécoise. Les chanteurs riaient sur le parvis de l'église, se taquinaient, se quémandaient des lifts.

Stéphanie, elle, a enfin convenu que Minuit, chrétiens, «c'est une chanson de gars», mieux portée par une voix de ténor ou de baryton que par celle d'une soprano. Pas grave. Stéphanie chantera quand même le cantique favori de la foule, ce soir. «Je me paie un trip!»




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