Plein de badauds autour de l'église. Des gens qui avaient choisi, en toute conscience, de ne pas regarder RDI Santé ou Claude Poirier à LCN, pour assister à un événement historique. Je parle bien sûr des funérailles de Nick Rizzuto, parrain de la mafia.

Publié le 16 nov. 2010
Patrick Lagacé LA PRESSE

Ai-je dit parrain de la mafia?

Pardon, je voulais dire présumé parrain de la mafia.

Un gros show, donc. Gratis, en plus, toi! L'aubaine...

«Pour les funérailles du petit-fils, Nick, y avait 17 autos de fleurs! Y avait 200 arrangements floraux!» m'a informé un géant aux yeux exorbités, sur le trottoir, de l'autre bord de la rue, en face de l'église.

Je ne lui avais pourtant rien demandé.

Une autre dame, portant un manteau frappé d'une photo géante de Barack et Michelle Obama, se promenait dans la foule et prenait des photos de l'action. Elle m'a mis un kodak sous le nez, a fait clic, m'a promis de ne pas vendre la photo à 7 Jours. Merci, madame...

Le géant à ma gauche a continué à parfaire ma culture florale, poussé par un altruisme irrésistible: «Hey, c'est des couronnes funéraires à 1000 piasses, ça, là...»

Un autre type s'est pointé à ma droite, a renchéri:

«Mais y ont les moyens, eux autres. Ils ont financé un pont en Italie!

- Et que faites-vous ici, monsieur?

- Ah, moi, je suis juste fasciné par les Sopranos...»

Le géant m'a alors demandé, comme si j'étais un intime de Gary Bettman ou de Régis Labeaume: «Pis, le Colisée? Ça va se construire ou pas?»

Bref, la foule des marchés aux puces pour regarder des Italiens en habits du dimanche remplir une église d'une laideur ordinaire, sous un beau soleil de novembre.

Il n'y avait rien à voir. Mais nous regardions tous.

Regarder quoi? Des petits riens, comme...

Comme ces deux ou trois colosses agissant comme gardiens de sécurité, devant l'église. Des caricatures de colosses jouant au gardien de sécurité pas sympathique. Je pense à ce géant au menton en pic de montagne, le boss, de toute évidence, qui brillait de tous ses feux, en mâchant de la gomme comme si demain n'existait pas.

Comme ces Italiens impeccablement vêtus, semblant tous acheter chez le même tailleur du boulevard Saint-Laurent, flanqués d'Italiennes en noir aux cheveux parfaitement coiffés, qui entrent dans l'église en affichant une gueule d'enterrement (forcément), sous leurs verres fumés.

Comme cet hurluberlu qui s'est fait sortir de l'église, après une tentative d'infiltration. Un sosie de Woody Allen - en plus grand - portant des vêtements beaucoup trop colorés pour passer incognito. Désolé, mon gars, fallait porter du noir et ressembler à Al Pacino, ce matin.

Comme Paul Larocque, l'as de TVA, qui fait les cent pas sur le trottoir, d'un air préoccupé, dans un paletot brun qui n'a de toute évidence pas été acheté chez le même tailleur que celui que fréquentent les proches de Nick Rizzuto.

Comme cet homme d'Église qui s'est glissé la tête entre les portes, quand un des colosses a daigné ouvrir la porte, juste avant l'arrivée des corbillards, l'air inquiet.

Était-ce le curé? Je ne sais pas. En passant, que peut dire un curé aux funérailles d'un homme comme Nick Rizzuto? Peut-il dire: «Nous saluons la mémoire de Nicolo, présumé importateur de drogue, présumé formidable arbitre, en son temps, d'un tas de combines illégales ayant cours au Québec, que le Seigneur l'accueille en son royaume, amen» ?

Ah, tant de questions...

Les corbillards se sont enfin pointés, rue Dante. Des corbillards? Des chars allégoriques, plutôt, oui, coiffés d'arrangements floraux d'envergure pharaonique. Pas de farce.

Une heure plus tard, on a sorti le cercueil du vieux Nick, on l'a déposé dans un corbillard. Tout le monde a joué son rôle: les photographes ont fait clic-clic-clic, la foule a retenu son souffle, le colosse au menton en pic de montagne a affiché sa mine la plus patibulaire...

Je sais que je suis hors sujet, mais je me suis demandé à ce moment précis si Nick Rizzuto, de son vivant, était pour ou contre la proverbiale enquête publique sur les liens entre le monde de la construction, du crime organisé et du pouvoir politique...

J'ai regardé le cercueil, plaqué or. Puis j'ai pensé: ce bon Nick était sûrement contre.