Marc Landry est mal en point. Marc est le genre de gars que la vie prend pour le secouer comme une chaussette dans une sécheuse. Sans-abri, quasiment aveugle, sans le sou: p'tite vie, grande misère, de Moncton à Montréal.

Publié le 13 mars 2010
Patrick Lagacé LA PRESSE

Bref, Marc n'a rien.

Mais il peut jouer du violon. Dieu qu'il peut jouer du violon.

Il joue dans le métro. On m'avait dit que je le trouverais à la station Joliette. J'ai entendu son violon en tournant le coin, rue Hochelaga. Il jouait devant le Couche-Tard, sa musique parfois enterrée par le grondement des autobus 85 et 67, au grand soleil.

Une dame en manteau rouge s'était assise dans l'escalier du dépanneur pour écouter Marc, qui lui tournait le dos, assis sur son vieux manteau en peau de mouton sale et déchiré.

«Comme c'est beau», a-t-elle dit, à personne en particulier.

Le camelot du journal 24 Heures a opiné du bonnet. Bonne interprétation des Quatre saisons de Vivaldi, a-t-il dit à la dame.

Quelqu'un est passé et a jeté des pièces dans l'étui de Marc, qui a pris une pause de quelques secondes avant d'attaquer un autre morceau. Marc Landry est mal en point. Je voyais les plaies encore évidentes sur son crâne, à travers ses cheveux en brosse.

La dame en rouge a fermé les yeux, prise d'un évident plaisir, dodelinant de la tête. Je lui ai demandé ce que jouait Marc.

«Mendelssohn», a-t-elle répondu sans hésiter.

Marc s'est retourné, a cherché la dame en rouge du regard, la tête en angle, vu qu'il ne peut voir que du coin de l'oeil.

«Ah! Tu le connais!» a-t-il lancé dans un français cassé.

La dame en rouge m'a demandé si j'avais de la monnaie pour 20$. J'en avais.

Elle a refilé 10$ à Marc.

«Merci pour le beau moment», a-t-elle dit avant de partir. «It makes my day!» a réagi Marc en comptant ses sous. Marc est plus à l'aise en anglais qu'en français.

C'est une lectrice, Marcelle Raymond, qui m'a parlé de l'histoire de Marc Landry.

Il a ses fans, autour du métro Joliette, dans Hochelaga. Et ses fans ont été attristés de le voir récemment sans son violon, avec une affiche qui disait «VIOLON BRISER».

L'histoire est floue. Peut-être qu'elle est vraie. Marc dit qu'il est tombé du quai du métro, à Berri-UQAM, mardi dernier. Il est tombé parce qu'il est presque aveugle. Mais grâce au taï chi, il a su absorber sa chute sans se briser le crâne. Des étrangers l'ont sauvé, dit-il, en le tirant vers le quai. La STM n'a pas pu me confirmer ce bout-là. Peut-être que c'est vrai quand même.

Toujours est-il que Marc s'est retrouvé à l'Hôpital général. C'est là qu'il a perdu son violon. Il me raconte tout, frénétique, les mots sortent de sa bouche comme les balles d'une mitrailleuse.

«Le personnel l'a mis sous mon lit. Mais quand je suis revenu à mon lit, après les rayons X, le violon n'était plus là. Je ne sais pas qui l'a pris. Je pense pas que c'est le personnel. Des gens d'hôpitaux feraient jamais ça. Tu penses que des employés d'un hôpital voleraient un patient? Moi je pense pas. Ça devait être un patient qui a vu l'étui. Le violon doit être dans un pawn shop. Peut-être qu'il a été vendu.»

Dans l'étui, il y avait son violon. Et 700$, dit-il: son chèque d'aide sociale et 100$ en argent, gagnés en jouant. Plus de violon, plus de fric. Son proprio l'a expulsé de la chambre qu'il louait.

C'est ce qui explique que Marc, cette semaine, au métro Joliette, avait cette affiche: «VIOLON BRISER». L'affiche a brisé le coeur de bien des passants, pour qui Marc est une sorte de meuble dans le décor. «C'est ce qui m'a touchée, relate Marcelle Raymond, la lectrice qui m'a mis sur la piste de Marc. En voyant son affiche, beaucoup ont arrêté pour lui parler.»

En moins de deux, Marc s'est fait prêter un violon par un couple, «Matthew et Isabelle», dit-il, en précisant qu'il a signé avec eux un contrat dans lequel il s'engage à le leur remettre. Et Marc a recommencé à jouer. Marc joue de tout: du Bach, du Vivaldi, du bluegrass...

Marc me parle de sa vie dans la rue, de son enfance au Nouveau-Brunswick, où il est tombé dans la musique très jeune (clarinette, trompette, piano), du violon, qui est venu plus tard (17 ans), de sa famille de musiciens, du promoteur qui lui a demandé une pipe pour financer sa carrière quand il avait 20 ans, du violon qui peut lancer un party comme aucun autre instrument, de cette tournée qu'il aurait jadis pu faire avec cet orchestre hongrois, du taï chi encore, de la Bible, qu'il connaît par coeur et qu'il me cite sans difficulté...

Un bus arrive et couvre sa voix. Des gens descendent. Marc a commencé à chatouiller les cordes du violon avec l'archet. Quelqu'un a laissé tomber une pièce dans l'étui.

Marc finit le morceau en pestant contre le violon mal accordé. Il fouille dans l'étui, d'un regard oblique. Il trouve la pièce, la prend dans sa main. Se fâche.

«Quelqu'un m'a donné 10 cents! Ça porte malchance. Dix cents! Tu leur joues du Vivaldi et ils te donnent 10 cents? Non. C'est comme se faire cracher dessus!»

Peut-être que Marc Landry devrait être heureux qu'on lui donne quelques miettes. Peut-être que c'est avec des cents qu'on fait des dollars. Peut-être, aussi, que Marc Landry a encore trop de dignité pour accepter des miettes. Marc lance la pièce dans la rue Hochelaga, une pièce si légère qu'on ne l'entend même pas tomber sur l'asphalte.