J'aimerais vous dire qu'il y avait de l'effervescence, au Days Inn de Berthier, hier soir, mais ce serait faux.

Mis à jour le 24 févr. 2010
Patrick Lagacé LA PRESSE

Plus de journalistes que de gens de la place pour regarder l'enfant chérie du coin, Joannie Rochette, lancer son aventure olympique. À l'heure tardive où la patineuse est embarquée sur la glace, peut-être que les gens ont préféré regarder sa performance à la maison, avec une petite tisane...

Beaucoup d'amour, cependant. Berthier, c'est tout petit. Tout le monde se connaît. Tout le monde connaît «Joannie». Et «Thérèse». Et «Normand».

Tiens, deux heures avant le tour de piste de Joannie, il y avait là toute une tribu de Rochette, de jeunes cousins et cousines de la patineuse. Ils s'appellent Jonathan, Kim, Nicolas, Guillaume, Karine. Fiers comme ça ne se peut pas. Tristes, aussi, à cause de la mort tragique de Thérèse Rochette.

Kim: «Nos sentiments sont mélangés. On sait pas comment vivre ça.»

Karine: «C'est un rêve et un cauchemar...»

Une fierté familiale. Mais une fierté régionale, aussi. J'allais dire que Joannie Rochette, vice-championne du monde, aspirante à une médaille olympique, vient de Berthier. Mais c'est pas vrai. Elle vient de l'île Dupas. Ai-je dit l'île Dupas? Je voulais dire La-Visitation-de-l'Île-Dupas, juste à côté de Berthier, sur le fleuve.

Guillaume: Pour nous, de l'île Dupas, les exploits de Joannie, ça représente beaucoup...

Kim: Joannie n'est jamais gênée de dire qu'elle vient d'un trou perdu...

Moi: Elle dit vraiment qu'elle vient d'un «trou perdu»?!

Karine: Ben non, elle dit qu'elle vient d'une petite place qui s'appelle l'île Dupas!

Guillaume: Faut pas dire ça, c'est pas un trou!

Alain Bellehumeur est conseiller municipal à Berthier. Un gars de la place, depuis toujours. Ancien journaliste de l'hebdo local, il est DG du Musée Gilles-Villeneuve. Eh oui, Gilles Villeneuve, tragique icône de la F1, était un gars de Berthier. Ai-je dit de Berthier? Pas vraiment, de Saint-Cuthbert, juste à côté, dans les terres. La banlieue, comme La-Visitation-de-l'Île-Dupas, quoi...

«Joannie a participé aux spectacles de fin d'année du Club de patinage de Berthier, dit-il, jusqu'à tout récemment. Elle embarquait même sur la patinoire, des fois, pour participer! C'est spécial, vous savez: Berthier et l'île Dupas, c'est 5000 personnes. Et on a deux athlètes à Vancouver. L'autre, c'est le skieur Louis-Pierre Hélie. Proportionnellement, je suis sûr que c'est plus que Montréal!»

C'est quand même Joannie la chouchou du coin, désolé Louis-Pierre. La patineuse a même un petit coin au Musée Gilles-Villeneuve, avec les reliques du coureur de Ferrari, tué en Belgique, en 1982. Une idée d'un ami de M. Bellehumeur: «L'hiver, au Musée, c'est plus tranquille. On m'a suggéré d'exposer des choses qui ont appartenu à Joannie...»

C'est ainsi qu'Alain Bellehumeur s'est retrouvé, un matin, dans la chambre de Joannie, avec Thérèse. Quelques années auparavant, il avait aidé Thérèse à monter un petit dossier à présenter aux commanditaires. Il raconte la scène, dans la chambre de Joannie, à la recherche d'artefacts pertinents:

- T'as besoin de quoi?

- Ben, je sais pas. As-tu ses premiers patins?

- Oui, tiens, les voici. Autre chose?

- Sa première robe de compétition?

- Attends que je regarde... Oui! Tiens...

Tout ça, et d'autres trucs appartenant à Joannie, est au Musée Gilles-Villeneuve, ces jours-ci, dans le hall. Arrêtez, c'est gratis...

De l'amour, disais-je. Et de la solidarité. On n'a pas idée de ce que ça coûte, pratiquer le patinage artistique. Voyages, temps de glace, uniformes, entraîneurs. Pendant des années et des années. Pierre Sylvestre se rappelle encore de la fois où Joannie est allée le solliciter pour que sa compagnie, EBI Environnement, la commandite.

«On était proches de la famille, le président d'EBI. Ma fille patinait avec elle. Joannie préparait son premier voyage de compétition à l'extérieur du Québec. À Halifax, je pense. Elle était venue me voir avec ses parents. Il fallait payer le billet d'avion de Joannie, celui de son entraîneur...»

Joannie Rochette avait 10 ans, ce jour-là...

Pourquoi allonger de l'argent pour permettre à une petite blonde d'aller patiner à Halifax? Pas pour la visibilité pancanadienne: EBI ne traite des matières résiduelles que dans la région. «On sentait qu'elle y croyait, avance M. Sylvestre. Et pour faire du patin à ce niveau, ça prend des commanditaires.»

Pierre Sylvestre est heureux d'avoir fait sa part. Parce que Joannie Rochette, dit-il, est un exemple pour les jeunes. C'est un cliché de dire ça, mais reste qu'une patineuse olympique, c'est des milliers d'heures à répéter, répéter, répéter. «Des milliers d'heures à se mesurer à soi-même. Un triple saut, on réussit pas ça au premier coup. On tombe souvent. Pis la glace est dure...»

Alors de voir Joannie, hier soir, se lancer à la poursuite du rêve olympique, c'est un peu le rêve de tout Berthier et de sa banlieue. Malgré le cauchemar de la mort de Mme Rochette. Quand je dis que tout le monde se connaît, que tout le monde connaît «Joannie», «Thérèse» et «Normand»: le frère de M. Sylvestre, René, est à Vancouver. Il a fait le voyage avec Normand et Thérèse, me raconte Pierre Sylvestre. «C'est la femme de René qui a fait les manoeuvres de réanimation, au condo.» J'insiste: c'est dit pudiquement, pas pour impressionner.

«La vie continue, philosophe Pierre Sylvestre. C'est le destin. Tu peux pas rester là à pleurer. Regardez Joannie, elle va patiner ce soir...»