Il y a les chocs qui vont de soi. Les ti-mouns qui vous demandent du fric. La bousculade dans une distribution de riz.

Patrick Lagacé LA PRESSE

Une mère, dans ce camp de Solino, Mme Wikendley Michel, qui me parle de sa fille de 2 ans, malade. Vomissements et diarrhée. Une infection banale, probablement, qui se soigne avec une poche de soluté et un cycle d'antibiotiques. Et qui me demande:

 

«Est-ce que vous allez laisser mourir mon bébé?»

Il y a ces chocs-là.

L'autre choc, c'est de voir les deux univers de Port-au-Prince; ces deux organismes vivants qui vivent un sur l'autre, en communion, en symbiose. Les riches et les pauvres.

Il y a de vrais riches. Les familles bourgeoises qui, légalement ou pas, ont accumulé de vraies fortunes. Et il y a les autres riches, les commerçants qui ne sont pas riches selon les critères occidentaux. Mais ici, il en faut si peu pour l'être. Et il y a les expats, ces étrangers qui travaillent pour des ONG, des ambassades, des fondations. Loyer payé, 4X4 fourni, primes d'éloignement et de danger.

Je vous le dis sans haine: il y a, ici, à Port-au-Prince, un concessionnaire automobile qui s'appelle Safari Motors. Qui gère, entre autres, la bannière Porsche. Il a rouvert lundi.

Les sept lettres du motoriste, immenses, majuscules, rouges - PORSCHE - coiffent un pan de l'édifice qui donne sur la salle d'exposition. La vie reprend, quoi.

La vie reprend et la normalité revient, s'immisce dans le quotidien. Tenez, par exemple, Port-au-Prince compte des centaines de micro-salons de beauté. Ils ont commencé à rouvrir. Rue du Juvénat, hier midi, Esther faisait une pédicure à Martine.

Sachez que les Haïtiennes sont d'une coquetterie que la pauvreté n'étouffe pas.

Pied droit dans l'eau, pied gauche aux soins d'Esther, qui appliquait du vernis rouge - de la marque Miss Marion - sur l'ongle du petit orteil de sa cliente. Marie-Flore Pierre trouvait bien curieux ce journaliste qui s'intéressait aux ongles de Martine. Moi, je la trouvais bien curieuse, avec ses gros bigoudis sur la tête.

«T'es cliente, Marie-Flore?

- Mais non! Je suis coiffeuse ici.

- Et les bigoudis?

- Il faut bien montrer que nous venons de rouvrir les portes!»

Esther appliquait du vernis sur l'ongle du gros orteil de Martine en grattant avec un petit couteau ce qui coulait sur la peau. Un faux ongle, longuet, je le précise.

«Tu as un amoureux, Martine?

- Noooon!»

Que disais-je? Que la normalité s'immisce dans le quotidien, deux semaines après le séisme. La beauté aussi. Mais peut-être qu'elle n'avait jamais disparu. Nos regards étaient occupés ailleurs.

Le regard de Daniel Soupper, en 15 ans, s'est habitué à ces chocs dont je vous parlais. Français, banquier de carrière, il s'est retrouvé restaurateur à Port-au-Prince, où il exploite une pizzeria. «Comme vous, j'étais choqué, au début. Par ces femmes qui lavent leurs vêtements dans le caniveau. Les porcs qui mangent dans des montagnes de déchets. Mais...»

J'interromps Daniel, ici. Je sais que vous allez vouloir lui lancer des roches en lisant le reste de sa phrase. Gardez en tête que, contrairement à mille autres personnes, il m'a dit les choses candidement, sans le filtre politiquement correct.

«...Mais on s'habitue.»

M. Soupper n'est pas le seul à m'avoir dit ça. Qu'on s'habitue. Qu'on ne voit plus cet autre monde, celui des pauvres. Ou on voit à travers.

«Haïti est une leçon de vie extraordinaire, dit Daniel Soupper. C'est extraordinaire de voir à quel point les gens s'habituent. Les Haïtiens, à leur condition. Et nous, à les côtoyer.»

Et vous, Daniel, comment vivez-vous cet état de privilégié? «Je ne peux pas prendre toute la misère du monde sur mes épaules. Je fais ce que je peux. Comment? En leur donnant des jobs. Bien payés.

- D'accord, d'accord. Je peux comprendre, ai-je dit à Daniel. Mais ce que je ne comprends pas, c'est qu'il y ait une bannière Porsche ici! Se promener dans le 4X4 Cayenne, ici, en Haïti, c'est un FUCK YOU immense, majuscule, rouge sang, non?

- Mais il ne faut pas focaliser là-dessus, a nuancé Daniel. Je sais que ce gars qui roule en Cayenne, ici, c'est... c'est...

- Pornographique?

- C'est indécent, je sais.»

Le problème, dit Daniel, ce n'est pas le type qui se fiche de rouler en Porsche à Haïti. C'est plus large. C'est l'État, si absent. C'est la passivité de l'Haïtien moyen. C'est le cercle vicieux de l'aide internationale, qui aide mais qui ne responsabilise pas ce pays.

Daniel connaît le proprio de Safari Motors. Je lui ai demandé de l'appeler pour savoir s'il ne parlerait pas à un journaliste montréalais de passage. Daniel l'a appelé. En composant le numéro, il m'a assuré que cet Alain Zuraik, il est vraiment bien, il aide à la reconstruction, il épaule des sinistrés...

Mais M. Alan Zuraik préférait ne pas me parler.

J'ai quitté le resto de Daniel dans le pick-up de mon guide. Dix secondes plus loin, à notre gauche, la place Saint-Pierre, transformée en bidonville de tentes. À droite, des gens se lavaient, nus, sur le coin de la rue, grâce à un boyau servant de douche publique à ciel ouvert.

J'ai entendu l'écho d'une observation de Daniel Soupper: «Les Occidentaux, nous sommes toujours spectateurs de la misère. On la voit toujours derrière une vitre. Celle de la télé. Ou celle de nos 4X4 climatisés.»