Peut-être que l'histoire que je vais vous raconter a un rapport avec la mort de cette pauvre dame, à Montréal-Nord.

Patrick Lagacé LA PRESSE

Peut-être pas.

À vous de décider.

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C'était en 1984. J'étais un ado boutonneux qui commençait son secondaire dans une affreuse polyvalente de Laval. Enfin, un midi, j'étais avec des amis dans l'agora, attendant que les cours reprennent.

Soudain, à l'autre bout de l'école, près des casiers, une clameur. Le temps qui s'arrête. Et tous les regards qui convergent vers ce point précis de l'édifice. Puis, un mouvement de foule et des cris.

Immanquable comme la moiteur de l'air, juste avant l'orage: une bagarre.

Martin, le rocker, le dur, le gars aux cheveux longs qui portait des chemises de chasse à carreaux, a eu le dessus instantanément sur Jean-François, le sportif.

Pif, paf, Jean-François est tombé au sol pendant que la foule regardait, ébahie, hurlante.

Et c'est à coups de botte à cap d'acier que Martin a fini le travail, dans le visage de Jean-François.

Bref, ce fut un carnage.

Police, ambulance, médias. Le fait divers a fait le tour de la province.

La rumeur voulait, à l'époque, que Martin ait poignardé Jean-François. C'est faux. Il l'avait frappé avec le manche de son couteau.

Je me souviens d'avoir écouté l'animateur Pierre Pascau en reprise, tard ce soir-là, à la radio, qui parlait des événements. De mon école.

Je me souviens que Martin avait 14 ans. Il aurait pu, ce jour-là, devenir un tueur.

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L'autre soir, à Montréal-Nord, une dame de 67 ans, Kim Ngu Lieu, attendait l'autobus, au coin de la rue Saint-Vidal et du boulevard Henri-Bourassa. Trois jeunes l'ont apostrophée. Ils ont tenté de lui voler son sac à main. Kim Ngu Lieu a résisté, elle s'est agrippée à son sac.

Dans la mêlée, il y aurait eu un coup de poing. Mme Lieu est tombée par terre, sa tête a donné violemment contre le trottoir. Elle est morte quelques jours plus tard.

Les trois jeunes étaient, semble-t-il, saouls. Trois idiots, trois petits imbéciles, bien sûr. Trois petits lâches, en tout cas: il faut l'être pour s'attaquer à une vieille dame de 67 ans...

On imagine des parents qui n'ont pas fait leur job.

Peut-être.

Ce qui est sûr, c'est que Kim Ngu Lieu ne devait pas mourir, ce soir-là. L'affaire a les apparences d'un vol qui a mal tourné. Tragiquement tourné.

Les jeunes?

Deux ont 16 ans; l'autre en a 15.

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Avant d'aller plus loin, parlons de crimes et parlons de mères.

En matière de crimes, en règle générale, je suis quasiment membre du Reform Party. La prison, salopards. Oui, la réhabilitation, j'en suis. Mais un peu de temps à l'ombre, de grâce, s'il vous plaît, un peu de punition.

Et en matière de mamans, je suis carrément taliban. Je me mets à la place des enfants de Kim Ngu Lieu, et moi aussi je réclamerais une peine exemplaire. Je me demanderais où j'ai rangé la kalachnikov.

En fait, les deux seules fois où, à l'âge adulte, j'ai offert des claques sur la gueule à qui que ce soit, il s'agissait de malpropres qui avaient été méchants avec ma mère.

Donc, en matière de crimes, surtout de crimes violents, j'ai ce côté texan: je campe dans la banlieue de la chaise électrique (j'exagère juste un peu).

Sauf avec les ti-culs de 15 ou 16 ans.

Là, je doute.

Là, je pense à Martin.

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Il y a quelques années, je tombe sur la page d'un agent immobilier en me promenant sur le Net. Regarde la photo, fouille dans le tiroir de la mémoire, cette face, ce nom, c'est qui, donc?

Martin!

Le bum, la petite crapule qui avait quasiment tué Jean-François en ce midi fatidique, dans cette polyvalente lavalloise, était devenu agent immobilier.

C'est ce qui s'appelle revenir dans le droit chemin!

Hier, je l'ai retracé (il n'y a rien de plus facile à trouver, même par un dimanche ensoleillé, qu'un agent immobilier). Je voulais savoir comment il était passé de quasi-tueur ado à citoyen modèle qui vend des unifamiliales dans le 450.

Il m'a raconté cette époque, 1984, le carnage près des casiers, son côté rocker, les triples saltos arrière qu'il effectuait dans le grand bassin de la drogue à 14 ans. Les mauvais amis. La famille, pourtant exemplaire, qui a éclaté quand sa mère a appris qu'elle avait le cancer. En 1984. Et qu'elle en est morte, en 1986.

Pendant huit ans, il a galéré. Drogue, violence, prison. Un bum.

«À 22 ans, sur un banc de parc, j'ai atteint les bas-fonds. J'étais sans abri.»

Il s'est pris en main. A assisté à des rencontres des Alcooliques anonymes. S'en est sorti.

«Et les trois jeunes de Montréal-Nord, ça te dit quoi?

- Tellement de choses se cachent en dessous de ça! Ça dénote un malaise profond. Peut-être de la drogue. Quelqu'un qui est encadré ne fait pas ça. Ils méritent d'être punis. Mais pas d'être traités comme des criminels qui vont payer toute leur vie.»

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Peut-être que l'histoire de Martin, au fond, n'a aucun rapport avec le drame qui nous occupe. Peut-être que je suis dans le champ. Vous allez être mille à me le dire.

Mais je vous dis que, parfois, les très jeunes crapules qui font la une deviennent des citoyens modèles, des agents immobiliers souriants qui gagnent leur vie honorablement. Parfois.