Depuis la naissance de mon fils, j'ai changé à deux égards.

Patrick Lagacé LA PRESSE

Primo, je dors beaucoup moins.

Deuzio, je suis devenu paranoïaque.

Totalement, complètement, intégralement parano. Je vois partout les dangers qui guettent un enfant de 3 ans et demi. Les dangers réels et appréhendés.

J'ai peur que le petit s'électrocute, s'étouffe, se mutile, se noie, se fasse frapper par un cycliste ou une auto, tombe d'une échelle ou d'un balcon, s'empoisonne ou qu'un pitbull le prenne pour un T-bone.

Vous allez penser que cette paranoïa me transforme en véritable arbitre à la maison. Pourtant, non. J'ai assimilé les gestes qui font de moi un exemple pour Jeannot Prudent, à la perfection. Une seconde nature, ou presque.

Le manche de la casserole pleine d'eau bouillante ne surplombe jamais le vide. Il est toujours pointé vers l'horloge de la cuisinière. Pas de risque qu'il s'ébouillante en l'agrippant.

Les cordes qui servent à activer les stores ont toutes été coupées pour en faire deux fils pendants, parallèles et inoffensifs. Pas de risque de pendaison accidentelle.

La porte qui garde la cour fermée est dotée du plus gros cadenas que j'aie pu trouver chez Rona. Pas de risque qu'un salopard, de la ruelle, lui demande de venir l'aider à trouver son chien.

Je lui fais même des spectacles pro-sécurité. C'est con, je sais. Mais le procédé est le suivant : quand Zak fait un geste qui peut, potentiellement, devenir dangereux, je pique une sainte colère. Une colère qui est fausse d'un bout à l'autre, répétée dans le miroir et dans la douche. Je veux qu'il en soit marqué, frappé, subjugué.

Tiens, la première fois qu'il a mis le pied dans la rue sans ma permission, je l'ai chicané après l'avoir agrippé par le bras. Fort. C'était, de ma part, complètement prémédité. Peut-être que Zak a été traumatisé. Peut-être ai-je fait un fou de moi auprès du voisinage.

Mais la leçon est assimilée. Le petit ne met plus le pied dans la rue.

Comme je vous disais, je suis un paranoïaque.

Je suis paranoïaque et je m'assume. Pour l'instant, Zak est un enfant. Ma paranoïa constitue l'enclos virtuel dans lequel il évolue. Quand il sera ado, il se rebiffera, il sera influencé par d'autres ados qui n'auront pas eu la chance d'avoir des pères sécuritaires comme je le suis et fatalement, ils tenteront de l'entraîner dans des jeux dangereux.

Comme le skateboard, tiens. Ou le vélo sans casque.

***

Le premier fait divers que j'ai couvert, c'était dans le millénaire précédent, impliquait une mort d'enfant. Accident de voiture, en Ontario.

Eh! oui, une affaire de siège d'auto. La petite fille était assise dans un pick-up, entre sa mère et sa soeur. Sans siège d'auto, en fait. Elle a été éjectée après un impact et n'a pas bénéficié du miracle qui a sauvé la vie de Pénélope McQuade.

Je n'ai jamais oublié cette affaire.

Étant vraiment parano, j'ai donc acheté le siège d'auto le plus cher de tout le rayon.

Étant vraiment parano, j'étais déçu de constater que la fonction ÉJECTION des sièges de pilotes de F18 n'existe pas sur les sièges de bébé.

Étant vraiment, vraiment parano, je ne laisse pas Mme Lagacé attacher le siège dans son auto. L'autre jour, une question de logistique a imposé l'évidence : elle a dû l'installer seule, sans mon aide.

Évidemment, à la première occasion, je suis allé vérifier dans sa Jetta si le siège était solidement ancré.

Il l'était. J'ai profusément félicité la mère de Zak.

J'ai reçu un drôle de regard de sa part. Elle m'a regardé comme on regarde une grenouille hors de son élément naturel.

En voyant ce regard, j'ai pensé: je devrais vraiment me faire soigner.

Mais si je me fais soigner, le psychiatre va me donner des pilules, non?

Faudra laisser lesdites pilules dans la pharmacie...

Peut-être que le petit pourrait alors les bouffer, par inadvertance. Et faire une overdose. Même en mourir. Ça se peut. Ça arrive. J'en suis sûr.

Oubliez ça. Je ne me ferai pas soigner. Je préfère être parano. C'est mieux pour la santé de mon enfant.