Mercredi soir dernier, station de métro Montmorency, Laval-des-Rapides. Bela Kosoian, 38 ans, commet le genre de délit qui menace la stabilité de Laval, qui fut il y a de cela bien longtemps «la ville de l'avenir».

Patrick Lagacé LA PRESSE

Elle est debout dans l'escalier roulant ET ELLE NE TIENT PAS LA RAMPE.

C'est grave. Je sais. Reprenez votre souffle.

Pourtant, les pictogrammes du métro sont clairs: le petit bonhomme tient la rampe. Un jour, peut-être portera-t-il un casque. Mais il n'en porte pas. Pour l'instant.

 

Bela Kosoian cherche donc de l'argent dans son sac, debout dans l'escalier roulant qui l'emmène vers le poste du guichetier.

Deux valeureux policiers de Laval interpellent alors Bela Kosoian. Un des agents lui dit de tenir la rampe. Je cite le texte de Martin Croteau, qui a écrit sur l'affaire, dimanche, dans La Presse:

Au début, la mère de deux enfants n'avait aucune idée de ce que lui demandaient l'agent et son partenaire. Ils ont dû répéter deux ou trois fois avant qu'elle comprenne ce qu'ils exigeaient. «Je lui ai répondu que je n'avais pas une troisième main pour tenir la rampe», a-t-elle relaté.

Est-ce baveux? Oui. Est-ce sarcastique? Mets-en.

J'aurais fait la même chose. Je ne suis pas le seul.

Parce que c'est tatillon. Parce que c'est téteux. Parce que c'est une niaiserie, de ne pas tenir la rampe, dans un escalier roulant, dans le grand totem des délits.

J'entends d'ici des émules du Schtroumpf à lunettes me dire: «Ah! c'est le règlement. Elle n'avait qu'à respecter le règlement.»

O. K., merci, les Schtroumpfs à lunettes.

Mais c'est un règlement idiot. Et, chut, ne le répétez pas: chaque jour, des centaines de policiers québécois choisissent de ne pas appliquer un règlement, une loi, une directive. Ils font preuve d'un truc qui ne s'enseigne pas à l'École de police de Nicolet.

De jugement.

Revenons à l'interaction entre Mme Kosoian et les deux policiers de Laval. Le ton monte. S'ensuit une arrestation virile: la botte d'un policier sur le pied de la mère de famille, les menottes, la cellule de la station de métro et tout et tout...

Contravention: 100$ pour avoir désobéi à une directive ou un pictogramme.

Et 320$ de bonus pour entrave au travail d'un inspecteur dans le cadre de ses fonctions.

Répétez après moi: servir et protéger...

J'en connais, des policiers. Pas des tonnes. Quelques-uns. Des tripeux. Le genre à courir dans des ruelles après des bandits. Et à aimer ça!

Or, jamais, jamais, jamais ceux-là ne perdraient leur temps à même commencer à penser à dire à une usagère du métro qui NE TIENT PAS LA RAMPE DE L'ESCALIER ROULANT qu'elle commet un délit.

Pourquoi? Parce que ces policiers-là ont trop de jugement, justement, pour s'abaisser à appliquer des règlements surréalistes. Pour emmerder les citoyens qu'ils sont censés protéger.

Nathalie Laurin est relationniste pour la police de Laval. Elle aurait pu, devant le dérapage du métro Montmorency, dire ceci: pas de commentaires. Ou rester collée sur les faits.

Sauf que non.

L'agente Nathalie Laurin, exemplaire de solidarité avec les deux génies du métro, en a remis une couche. Sa déclaration à Radio-Canada: «Cette dame-là a enfreint des règlements du métro. Je comprends que oui, c'est peut-être beaucoup d'argent, mais comme je vous dis, on est là pour faire respecter les règlements. Et elle est chanceuse finalement qu'elle ne se retrouve pas avec des accusations criminelles en plus.»

Décortiquons la déclaration de Nathalie Laurin. Celle-ci nous dit, en parlant de la délictueuse Mme Kosoian, qu'«elle est chanceuse finalement qu'elle ne se retrouve pas avec des accusations criminelles en plus».

Troublant. Pourquoi insinuer que Mme Kosoian a commis un acte criminel?

Si la police de Laval considère que Bela Kosoian a commis un acte criminel - non précisé par Mme Laurin -, qu'on transmette le dossier à la Couronne. Point final.

Et si elle n'a pas commis d'acte criminel, les relationnistes de la police de Laval n'ont pas à dire de Mme Kosoian qu'elle est «chanceuse» de ne pas être accusée.

Ni à sous-entendre qu'elle aurait pu l'être.

Je cite encore Nathalie Laurin, qui a dit à mon confrère Croteau: «Si la dame avait dit «D'accord, pardon» et qu'elle avait mis sa main sur la rampe, ça se serait terminé là, a-t-elle expliqué. C'est son entêtement à refuser de mettre sa main sur la rampe... Quand les policiers le lui ont répété deux ou trois fois, à ce moment, elle était évidemment en infraction et ils n'avaient pas le choix d'appliquer ce règlement.»

O. K. Là, la tête me tourne. Là, je ne comprends plus.

On l'applique ou on ne l'applique pas, le règlement, Mme Laurin?

C'est quoi, l'infraction de Mme Kosoian? Ne pas avoir tenu la rampe? Ou ne pas avoir dit «D'accord, pardon»? Ou son «entêtement» ?

Faudrait se brancher.

L'agent qui a signé la contravention remise à Bela Kosoian s'appelle Camacho. Prénom inconnu. J'espère qu'il est fier, ce matin. Tout comme son équipier.

Parce que c'est à cause d'interventions stupides comme celle qu'ils ont menée que bien des gens méprisent la police. Qu'ils croient qu'un power trip sommeille en chaque flic.

Je me mets dans sa tête, à Camacho. Tout jeune, il voulait être flic, j'imagine. Pourquoi? Pour donner des tickets à des femmes qui ne tiennent pas la rampe dans le métro?

C'est pour ça que l'histoire de Mme Kosoian est universelle. Parce qu'elle renvoie à la délicate notion de jugement chez les policiers.

C'est pour ça que l'histoire de Mme Kosoian est effrayante. Parce que ces gens-là ne traînent pas qu'un calepin à constats d'infraction. Ils portent aussi un gun.

Pour joindre notre chroniqueur: plagace@lapresse.ca