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Un homme et son échelle

Il faut que je vous parle de Jean-Pierre Bellemare. Mais oui, Jean-Pierre, il allait sortir de taule quand je vous ai parlé de lui, l'an dernier. Il m'avait raconté l'odeur délicieuse de la liberté, pour paraphraser la chanson, qu'il reniflait, derrière les portes de cette prison de Cowansville, portes qui s'apprêtaient à s'ouvrir devant lui...

Un poète, Jean-Pierre. Il manie la métaphore comme Frank Zampino manie la bullshit.

Sur l'amour, rappelez-vous, il m'avait dit: «La première femme que je vais aimer, je vais respirer dans ses poumons...»

 

Sur la liberté, qui approchait, qui l'effrayait un peu: «C'est comme si t'avais pas mangé depuis trois jours. Là, on met ton plat préféré devant toi. Mais on te dit: Mange avec des baguettes chinoises! Sauf que toi, tu sais pas comment manger avec des baguettes...»

Il m'avait parlé de ce jardin, dans la cour de la prison, qu'il allait bientôt délaisser. Un jardin où poussaient tomates, carottes, oignons, havre de sérénité sous les barbelés.

Eh bien, Jean-Pierre est sorti de Cowansville, en octobre.

Et il y est retourné en novembre.

* * *

Que s'est-il passé? Eh bien, il s'est passé que Jean-Pierre n'avait pas «un peu» peur de la liberté. Il avait très peur de la liberté.

Pas la Liberté avec un grand L. La petite, celle du quotidien, du libre arbitre, celle qui exige du jugement. Celle qui, en prison, où tout est réglé au quart de tour, où tout est prévu, calibré, encadré, n'existe pas.

Je vais vous raconter ce qu'il a fait et je sais bien qu'un million d'entre vous allez hurler, je sais bien que vous allez hurler que Jean-Pierre n'avait qu'à marcher drette s'il voulait rester dehors, s'il voulait rester un homme libre.

Alors je me mets des bouchons dans les oreilles et je vous le dis...

Jean-Pierre a grimpé dans une échelle.

Elle était posée contre un immeuble en rénovation, près de sa maison de transition. C'était un soir, 20h27, près de l'arrêt d'autobus.

Un immeuble désaffecté. Rien à trouver là.

Ne cherchez pas à savoir pourquoi, lui-même ne le sait pas. Mais Jean-Pierre est monté dans l'échelle. Est entré dans le building. Quelqu'un l'a vu. A appelé le 911.

Jean-Pierre n'a d'abord pas voulu donner son nom aux flics. À l'accusation d'entrée par effraction s'est donc ajoutée celle d'entrave au travail des policiers.

Ce soir-là, enfermé au poste, il n'est pas revenu à sa maison de transition. Au moins, il n'a pas eu à souffrir son cochambreur, ex-prisonnier lui aussi, ronfleur émérite, qui l'empêchait de dormir depuis des semaines...

N'empêche: cette nuit loin de la maison de transition signifiait un bris de ses conditions de mise en liberté.

La juge l'a blanchi. Pas d'intention criminelle, lui a-t-elle dit.

Sauf qu'aux libérations conditionnelles, la petite escapade de Jean-Pierre a été retenue contre lui.

* * *

On l'a retourné en dedans. Jean-Pierre Bellemare pourra demander à sortir en 2011. Peut-être.

Certains hommes prennent une échelle pour sortir de prison. Jean-Pierre, lui, est monté dans une échelle pour y retourner. Ah, je sais, je vous entends hurler, je vous entends hurler que Jean-Pierre n'avait qu'à être réglo s'il voulait rester libre...

C'est vrai.

Mais c'est aussi un peu plus compliqué que ça...

C'est pas moi qui le dis. Un tas de criminologues disent ça. Revenir à la vie «normale», à la liberté? Pas évident. Difficile, immensément difficile. Un Everest qu'on escalade en gougounes.

Jean-François Cauchie, prof de criminologie, Université d'Ottawa: «En prison, l'attention, la concentration diminuent. C'est abrutissant. Et si on veut survivre dans une institution qui pense pour vous, il faut arrêter de penser pour soi...»

Vous avez vu The Shawshank Redemption? Film magnifique. Le Red de Morgan Freeman se retrouve, une fois libre, devant l'urinoir. Incapable de se soulager. «Trente ans à demander la permission pour pisser, dit-il. Je peux pas lâcher une goutte sans qu'on me dise vas-y...»

C'est un peu tout ça que Jean-Pierre voulait dire, je crois, quand il m'a confié avoir découvert, pendant ces 50 jours de liberté, que ses réflexes étaient «atrophiés».

* * *

Il a tripé, «dehors», Jean-Pierre. Au Salon du livre, au kiosque du magazine Reflet de société, pour lequel il pond des textes, il a été hyper sollicité. On lui demandait de parler de la prison. De sa vie. De sa réinsertion. Et il est tombé en amour. «Trente fois, au moins!»

Gros, gros high, le Salon, pour Jean-Pierre.

Suivi d'un gros down: ce travail qu'on lui a refusé, après le lui avoir donné, pour cause de casier judiciaire.

Il a vu ça pour ce que c'était: un rejet.

Mille petits détails, aussi, l'ont plombé. Manque d'encadrement, dit-il. Et ce foutu cochambreur ronfleur qui minait son sommeil, imaginez dormir dans un moteur d'avion. Pas moyen de se reposer...

Mais bon, à la fin, Jean-Pierre est lucide. C'est sa propre faute, s'il retourne à Cowansville.

Il était là, en prison, quand il m'a téléphoné. C'est sans émotion qu'il m'a dit ce truc à briser le coeur: «C'est désarçonnant de voir qu'on est son propre ennemi. C'est à se taper la tête sur les murs.»

Lâche pas, Jean-Pierre. Le printemps sera bientôt chaud. Il y aura, c'est sûr, des tomates dans ton jardin.

 




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