Un ennemi si proche

Le Centre Phi présente l'expérience de réalité virtuelle... (Photo David Boily, La Presse)

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Le Centre Phi présente l'expérience de réalité virtuelle Ennemi jusqu'au 10 mars.

Photo David Boily, La Presse

Nous avons de la chance. Nous ne sommes pas en guerre. Mais combien de pays le sont ? Et pas depuis hier, depuis parfois 50 ou 100 ans. Nous voyons leurs conflits aux bulletins d'information. Nous trouvons cela épouvantable, et puis nous passons à un autre appel. Nous ignorons pratiquement tout de leurs guerres. Nous ignorons qui sont les combattants. À quoi ils rêvent la nuit. De quoi ils ont peur. Ce qui les rendrait heureux si leur quotidien ne les obligeait pas à tuer l'ennemi de l'autre côté de la frontière, parfois même de l'autre côté de la rue.

J'écris « nous », mais c'est de moi que je parle, dans le fond. Je parle du vaste champ de réalités qui m'échappent, ou du moins qui m'échappaient jusqu'à ce que je mette les pieds au Centre Phi hier matin.

Parenthèse : si le Centre Phi n'existait pas, il faudrait l'inventer tant ce lieu avant-gardiste et multimédia, créé et financé par la mécène Phoebe Greenberg, est un atout précieux pour Montréal et permet à notre modeste ville de rester dans le coup et d'être au diapason des grandes capitales du monde, du moins sur le plan culturel.

C'est ainsi grâce au Centre Phi qu'après New York, Paris et le MIT Museum de Boston, Montréal présente pendant un mois Ennemi, installation de réalité virtuelle unique en son genre et absolument extraordinaire.

Tellement extraordinaire qu'en arrivant dans la salle de 300 mètres carrés et en apprenant que j'allais devoir errer entre ses quatre murs pendant une heure avec un casque vissé sur la tête, relié à un sac à dos rappelant une bonbonne de plongée, j'ai failli rebrousser chemin.

Peur de perdre mes repères. Peur d'étouffer, de trébucher et de me fracasser le crâne contre un mur. Peur de l'inconnu, surtout. Mais j'ai bien fait de rester, car au bout d'à peine deux minutes, j'étais totalement fascinée et subjuguée par ma première rencontre à vie avec Jean de Dieu et Patient, deux ennemis jurés qui se battent à la frontière du Congo pour les ressources minières du pays. Et quand je parle de rencontre, je n'exagère pas : les deux me sont apparus, grandeur nature et en trois dimensions, à quelques pouces de mon nez, en me regardant droit dans les yeux.

Ils étaient d'ailleurs si proches et si saisissants que mon premier réflexe a été de reculer de quelques pas. Puis, voyant que ces deux ennemis ne me feraient pas de mal, je me suis approchée pour écouter leur histoire.

En tout, Ennemi nous fait rencontrer six combattants - des vrais, pas des acteurs - de trois conflits différents : la guerre civile en République démocratique du Congo, la guerre des gangs au Salvador, qui se disputent le marché de la drogue, et le conflit israélo-palestinien.

Le projet a été réalisé par le Tunisien Karim Ben Khelifa, un correspondant de guerre pour Le Monde, le New York Times, Newsweek et Vanity Fair dont le projet initial était photographique. Il est devenu virtuel à l'issue d'une rencontre impromptue à New York entre le photojournaliste et Hugues Sweeney, directeur du Studio interactif de l'ONF. Une fois lancé et vu la complexité de sa réalisation, le projet est devenu une vaste coproduction entre l'ONF, Dpt. et trois partenaires français : Camera Lucida, Emissive et France TV.

Chose importante à noter : cette expérience n'est pas un cours de sciences politiques ni une oeuvre pédagogique. Je n'ai rien appris de plus sur le conflit israélo-palestinien, sur les gangs meurtriers du Salvador ni sur les massacres qui ont lieu au Congo. Mais j'ai vu de près le visage des combattants. Je les ai écoutés me raconter leurs rares moments de bonheur sur terre et j'ai constaté qu'au final, ils avaient tous les mêmes rêves et les mêmes espoirs.

Bref, cette expérience sert à donner un visage et une humanité à ces guerres qui en sont dépourvues et à nous montrer, au cas où on l'aurait oublié, que la guerre n'est pas un film américain ni un jeu vidéo.

Mais Ennemi ne s'arrête pas à cette installation muséale qui accueille environ cinq participants par heure au Centre Phi jusqu'au 10 mars. Ennemi va beaucoup plus loin grâce à une application mobile en réalité augmentée, offerte sur les appareils Android et iOS, qui permet aux utilisateurs de recréer ces face à face dans leur propre environnement.

Autrement dit, vous êtes assis chez vous et, grâce à l'application, vous voyez votre salon à l'écran de votre tablette ou de votre téléphone intelligent. Puis dans ce décor familier apparaissent à tour de rôle Jean de Dieu, Patient, Gilad, Abu Khal, Amilcar Vladimir et Jorge Alberto. Même pas besoin d'aller au Centre Phi pour entendre leurs histoires.

Or, de ce que j'en ai compris, cette application mobile conçue à Montréal ne s'adresse pas uniquement aux éternels spectateurs que nous sommes ; elle s'adresse aux combattants eux-mêmes, qui ont tous un téléphone intelligent à portée de main, mais qui n'ont jamais vu leur ennemi de proche, n'ont jamais entendu le son de sa voix ni été à même de constater que cet ennemi n'était pas si différent d'eux. Qui sait si, en voyant et en entendant leur ennemi, ils auront moins envie de le tuer ? C'est en tout cas la grâce qu'on leur souhaite.

Mettre fin aux guerres grâce à une application mobile ? C'est l'espoir fou que porte le projet Ennemi. Et même si ce n'est pas demain la veille que les guerres vont disparaître de la surface de la terre, l'espoir n'est pas interdit. Même qu'il est fortement recommandé.

Au Centre Phi, jusqu'au 10 mars




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