À l'occasion de la campagne électorale fédérale, quatre de nos journalistes parcourent le pays pour vous raconter un Canada que vous ne connaissez peut-être pas. Michèle Ouimet s'est rendue à l'Île-du-Prince-Édouard, seule province canadienne à ne pas offrir l'avortement. Les raisons sont nombreuses: liens étroits entre l'Église et le politique, conservatisme, mentalité insulaire. Histoire d'un tabou.

Publié le 1er oct. 2015
Michèle Ouimet LA PRESSE

Je suis venue pour la première fois à l'Île-du-Prince-Édouard sur le pouce au milieu des années 70. J'avais 17 ans, l'âge de l'innocence. J'ai pris le traversier pour passer du continent à la petite île perdue au bout du Canada. À l'époque, le pont n'existait pas et l'île vivait détachée du reste du pays.

J'avais été séduite par l'Île-du-Prince-Édouard: le charme discret de Charlottetown, les paysages vallonnés, les maisons en bois, les églises qui se dressent au détour du chemin, les plages et ses falaises de grès rouge. J'avais planté ma tente à Cavendish, à quelques minutes de marche de la mer. Je ne me doutais pas que 40 ans plus tard, le village deviendrait célèbre, car il abriterait le chalet du sénateur déchu Mike Duffy. À l'époque, je ne voyais que le décor de carte postale, la gentillesse des habitants et la beauté sobre et tranquille des paysages. J'ignorais que des secrets se cachaient derrière le vernis champêtre de l'Île.

L'avortement. En apparence, le sujet était simple: l'Île-du-Prince-Édouard est la seule province au Canada où il ne se pratique aucun avortement. Si une femme veut se faire avorter, elle doit aller au Nouveau-Brunswick ou en Nouvelle-Écosse. Pourtant, l'avortement a été décriminalisé en 1988 lorsque la Cour suprême a donné raison à Morgentaler. Le Canada s'est alors mis à l'heure de l'avortement, sauf l'Île-du-Prince-Édouard, qui a résisté et résiste encore.

L'avortement est un sujet tabou entouré de honte et de secrets. J'ai viré l'Île-du-Prince-Édouard à l'envers pour trouver des témoignages de femmes qui avaient dû s'exiler ou qui s'étaient avortées en utilisant des méthodes moyenâgeuses. La réponse a été catégorique: non, pas question de parler. Je me suis rarement heurtée à un tel mur de silence. Même le lobby prochoix répondait à mes courriels avec suspicion.

Une militante colorée qui se bat depuis des années pour que les femmes aient le droit de se faire avorter dans l'Île, Kandace Hagen, m'a rabrouée quand je lui ai dit que je voulais obtenir sa version de l'histoire, car je faisais une entrevue avec l'apôtre pro-vie Holly Pierlot.

«C'est votre droit d'interviewer Holly Pierlot, mais il n'y a pas de "version" pour un sujet impliquant des droits fondamentaux, m'a-t-elle répondu. Je ne suis pas disponible pour vous donner une entrevue.»

Aucun médecin n'a voulu me parler. Même refus frigorifique de la part du ministre de la Santé, Doug Currie.

Le sujet est explosif. J'avais sous-estimé l'ampleur du tabou, moi, la Québécoise, pour qui l'avortement est un droit acquis depuis des années.

Des femmes dans l'Île essaient de mettre fin à leur grossesse en utilisant des méthodes archaïques qui rappellent l'époque des aiguilles à tricoter que certaines Québécoises utilisaient pour se débarrasser de leur foetus.

Ici, des femmes se jettent dans des escaliers pour avorter. Elles se soûlent ou ingurgitent un cocktail de médicaments qui provoquent des crampes violentes. Au Canada. En 2015.

Une journaliste de Vice, Kate McKenna, a parlé à l'une de ces femmes. En 2013, Anna a pris des médicaments prescrits par un médecin ouvert d'esprit dans le but de provoquer une fausse couche. Elle ne saignait presque pas. Inquiète, elle est retournée chez le médecin. Elle n'a vu que l'infirmière, qui l'a accueillie avec une froideur scandalisée.

Son test sanguin indiquait un taux d'hormones élevé. L'embryon s'accrochait. Anna était désorientée, inquiète. Une semaine plus tard, elle a de nouveau cogné à la porte du médecin. L'accueil a été glacial. Pendant qu'Anna pleurait, l'infirmière lui a dit qu'elle aurait bientôt ses menstruations. Elle n'a pas vu le médecin.

«J'étais paniquée et anxieuse, a-t-elle raconté à la journaliste. J'avais l'impression de me noyer. J'étais hystérique, je tremblais. Les gens étaient indifférents.»

Elle se débattait depuis deux mois avec sa grossesse indésirée. Elle se sentait seule et dépressive. Elle a fini par parler au médecin qui lui a suggéré de passer une échographie. Résultat: l'embryon ne se développait plus. Deux jours plus tard, des crampes lui ont tordu le ventre. Elle a pris un comprimé de Tylenol extra fort, comme le médecin le lui avait recommandé.

Secouée par de violentes contractions, elle a expulsé ce qui restait de l'embryon sur le plancher, seule dans sa maison, au milieu d'une mare de sang.

Elle n'a jamais révélé le nom du médecin parce qu'elle ne voulait pas qu'il soit puni pour lui avoir prescrit des médicaments.

À l'Île-du-Prince-Édouard, l'Église a encore beaucoup d'influence. Plus de 90% de la population est chrétienne, catholiques et protestants confondus. Dans l'Île, le fond de l'air est conservateur.

J'avais l'impression de reculer dans le temps et de vivre dans le Québec des années 50, avant la Révolution tranquille, à l'époque où le clergé était tout-puissant et que les femmes avortaient dans la honte et l'anonymat.

Le gouvernement libéral de l'Île-du-Prince-Édouard a jeté du lest. En juin, le premier ministre Wade MacLauchlan, flanqué de son ministre de la Santé, a donné une conférence de presse pour annoncer que les femmes pourraient désormais se faire avorter à Moncton, au Nouveau-Brunswick, sans passer par un médecin de l'Île, un avortement payé par le gouvernement.

Pourquoi ne pas permettre l'avortement ici? Pourquoi obliger les femmes à traverser le pont? ont demandé les journalistes. Le premier ministre n'a pas vraiment répondu.

Pour joindre notre chroniqueuse: mouimet@lapresse.ca

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