Abou Obeida s'occupe d'un comité de quartier à Alep. Il vit au centre-ville, à deux kilomètres de la ligne de front. Alep, pris dans le chaos de la guerre depuis dix mois. Les gens ont appris à vivre sur la ligne ténue qui sépare la vie de la mort.

Michèle Ouimet LA PRESSE

Le comité de quartier essaie de mettre un peu d'ordre dans cette ville de deux millions d'habitants abandonnée par ses habitants les plus riches. Depuis 10 mois, il n'y a plus d'écoles parce que le gouvernement de Bachar al-Assad les bombarde. Abou Obeida a réussi à en ouvrir une dans le sous-sol d'une mosquée. L'école improvisée reçoit 350 élèves par jour. Les filles le matin, les garçons l'après-midi.

Abou Obeida est indigné. Pourquoi la communauté internationale ne fait-elle rien? «Si un chien se fait écraser en Occident, le monde entier se lève. Nous, on se fait écraser par Bachar et vous ne réagissez pas. Il faut que vous fassiez quelque chose. Ô Allah! Vois ce que Bachar nous fait! Nous sommes égorgés.»

J'ai rencontré Abou Obeida en avril, à Alep. La Syrie était déchirée par la guerre civile depuis deux ans. Il n'était pas le seul à déplorer le silence coupable de l'Occident. Plusieurs Syriens m'interpellaient, certains avec un regard désespéré, d'autres avec rage.

«Vous nous abandonnez», disaient-ils.

Ils avaient raison.

Lundi, l'Union européenne a levé l'embargo sur la livraison d'armes aux rebelles. L'Europe a finalement franchi le Rubicon.

C'est un changement majeur. Les Occidentaux refusaient de bouger depuis deux ans. Ils ne voulaient pas être pris dans l'engrenage syrien, ils refusaient d'être piégés dans ce coin explosif de la planète. Ils ont tergiversé, même si Bachar al-Assad bombardait les civils et recrutait des tireurs embusqués qui abattaient, sans distinction, hommes, femmes et enfants. Bachar qui a l'appui de la Chine, de la Russie, de l'Iran et de son bras armé, le Hezbollah libanais. La Russie qui a poussé les hauts cris quand l'Union européenne a décidé de lever l'embargo sur les armes.

Pourtant, la Russie ne se gêne pas pour livrer des armes à Bachar. Elle vient même d'ajouter à sa panoplie des missiles S-300 capables d'intercepter des avions. Faut être drôlement culotté pour s'indigner devant la levée de l'embargo.

Pendant que Bachar al-Assad massacrait sa population, l'Occident faisait la fine bouche: non, non, non, on ne touche pas au chaos syrien.

L'Occident était trop occupé à se tâter l'âme pour comprendre que la révolution syrienne se radicalisait. Les salafistes, des intégristes purs et durs qui ne pensent qu'à imposer un émirat islamique sur le modèle taliban, montaient en puissance. De son côté, l'Armée syrienne libre, formée de déserteurs et de civils recyclés en soldats, était de plus en plus divisée, éclatée.

La Syrie s'enfonçait dans l'horreur. Bachar massacrait, les rebelles dérapaient: exécutions publiques, kidnappings.

La non-intervention des Occidentaux devenait indéfendable. Lundi, ils ont enfin plongé.

Livrer des armes aux rebelles ne réglera pas tout, loin de là.

Les armes peuvent tomber entre les mains des groupes salafistes, comme al-Nosra qui entretient des liens étroits avec Al-Qaïda en Irak. Les Occidentaux protestent. Ils vont vérifier où vont les armes, jurent-ils. C'est d'une naïveté. Personne ne contrôle quoi que ce soit sur le terrain en Syrie. C'est le chaos. Et si des armes sont livrées aux rebelles, les salafistes n'auront aucune difficulté à mettre la main dessus.

La question se pose: faut-il, malgré tout, intervenir et livrer des armes? La levée de l'embargo ne risque-t-elle pas de radicaliser le conflit, de le rendre encore plus sanglant et de provoquer une dangereuse escalade qui embrasera toute la région?

Le philosophe français, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, s'est penché sur cette épineuse question. Dans son livre La guerre au nom de l'humanité, il écrit: «Ceux qui s'indignent et se drapent dans le principe de non-intervention doivent comprendre une chose: ne pas intervenir, c'est intervenir. C'est choisir de ne pas faire basculer le rapport de force alors qu'on en aurait eu les moyens, de ne pas accélérer l'issue du conflit, de ne pas sauver ceux qui auraient pu l'être».

Donner des armes aux rebelles représente un pari risqué, mais l'Occident doit prendre ce risque. Il ne peut plus se fermer les yeux sur les souffrances du peuple syrien, sous prétexte de ne pas envenimer le conflit.

De toute façon, ce conflit est un désastre humanitaire. En Irak, les deux premières années de guerre avaient fait 40 000 morts. La Syrie, elle, en comptait 70 000. Aujourd'hui, il y en aurait près de 100 000.

La majorité des Syriens veulent se débarrasser de Bachar. Jonathan Littell, l'auteur des Bienvieillantes qui a signé un essai bouleversant sur la guerre à Homs, a eu cette phrase sublime sur les Syriens: «Avant de tuer le vrai Bachar, il faudra qu'ils tuent le Bachar dans leurs têtes». Quarante ans de dictature ne se chassent pas en deux ans de guerre.

Pour joindre notre chroniqueur: mouimet@lapresse.ca