Étonnant que Jacques Duchesneau ait donné des noms, car il n'est pas protégé contre les poursuites en diffamation. Comme tous les témoins qui défileront devant la commission Charbonneau.

Mis à jour le 19 juin 2012
Michèle Ouimet LA PRESSE

Des noms de firmes connues: Simard-Beaudry, Catania, Dessau, Pomerleau. D'autres, plus obscures: DJL, CJRB, Doncar. Et des histoires troublantes: un ingénieur qui prévoit 1000 chargements de terre contaminée sur un site, alors qu'il n'y en a que 100; un autre qui évalue l'abattage d'une poignée d'arbres pour gonfler son prix et qui finit par en abattre 222.

Duchesneau a aussi raconté l'histoire d'un appel d'offres où le plus bas soumissionnaire, Doncar, a été disqualifié. Le deuxième, CJRB, a ramassé le contrat et l'a donné en sous-traitance à Doncar, qui venait pourtant d'être éliminé. La Ville a donc payé plus cher. Étrange. D'autant plus étrange que les deux compagnies «entretiennent des liens».

Drôlement délicat de lancer des noms en pleine commission d'enquête. Surtout que la collusion est très difficile à prouver. Lorsque des entrepreneurs se partagent des contrats ou des territoires, ils ne signent pas de document. Ils se parlent, le plus souvent sans laisser de trace.

Duchesneau, donc, n'est pas protégé contre la diffamation. Un entrepreneur chatouilleux pourrait le poursuivre. La seule protection dont jouissent les témoins, c'est celui de ne pas s'incriminer, m'a expliqué le procureur en chef de la commission Charbonneau, Sylvain Lussier. Si un témoin affirme qu'il a reçu un pot-de-vin, son témoignage ne peut pas être utilisé contre lui devant un tribunal.

Beaucoup de firmes de génie-conseil, d'entrepreneurs et d'élus doivent passer leur journée le nez collé sur la commission Charbonneau pour suivre chaque histoire, chaque rebondissement, chaque mot qui sort de la bouche de Duchesneau.

Même s'il a jeté quelques noms en pâture, Duchesneau est resté prudent. Il a parlé de système, il a décortiqué les stratagèmes utilisés par des entrepreneurs et des firmes de génie-conseil pour contourner les règles et s'en mettre plein les poches.

Ces imprécisions ont agacé le commissaire Renaud Lachance, qui a été vérificateur général du Québec pendant sept ans et qui en connaît un rayon sur les contrats, les méandres de la fiscalité et les tours de passe-passe. Il a talonné Duchesneau à quelques reprises. Il y a même eu un débat surréaliste sur la différence entre des arbres groupés et des arbres isolés.

Pendant six heures, le rapport Duchesneau a été décortiqué à la virgule près. La commission a passé beaucoup de temps sur la perte d'expertise du ministère des Transports (MTQ) et sur l'omniprésence des firmes de génie-conseil qui mènent le Ministère par le bout du nez.

Depuis 2006, les ingénieurs quittent le Ministère à pleines portes et vont travailler au privé, qui les paie grassement. Résultat: le MTQ a pratiquement abandonné son rôle de chien de garde. Les firmes de génie-conseil font la conception des plans et devis ET la surveillance des chantiers, des tâches incompatibles qui ouvrent la porte à des dérapages et des explosions de coûts. «On ne peut pas être arbitre et juge en même temps», a précisé Martin Morin, qui a travaillé comme enquêteur à l'unité anticollusion de Duchesneau et qui accompagnait son ancien patron.

Des ingénieurs d'expérience quittent le Ministère le vendredi et se retrouvent à l'embauche d'une firme privée le lundi suivant.

Exemple: un jeune ingénieur du MTQ travaille avec un patron qui décide du jour au lendemain de quitter le gouvernement pour une firme privée. Le jeune ingénieur doit négocier avec lui un projet sur lequel il a travaillé quand il était au Ministère. «Ça place tout le monde dans une situation très difficile, a expliqué Duchesneau. Le jeune doit confronter son ancien patron, qui va lui répondre: heille là! C'est moi qui l'a travaillé cette affaire-là, tu te trompes, c'est pas de même que ça devrait aller!»

Un ministère vidé de son expertise, des firmes de génie-conseil qui mènent le bal, des entrepreneurs qui s'entendent entre eux, le portrait n'est pas joli, joli. Jacques Duchesneau a précisé que la situation est «pire qu'il ne l'avait imaginé». «C'est un problème énorme de démocratie», a-t-il affirmé.

Duchesneau n'a pas donné beaucoup de noms, il a été prudent, mais sa démonstration était convaincante. Son rapport a tenu le coup.