La directrice générale des Amis de la montagne, Sylvie Guilbault, est découragée. Elle se bat depuis des années pour que le mont Royal ne soit pas grugé par les promoteurs qui veulent construire des condos, les propriétaires de cimetières qui rêvent de multiplier les mausolées et les universités et les hôpitaux qui n'en finissent plus de bâtir de nouveaux édifices.

Michèle Ouimet LA PRESSE

J'ai rencontré Sylvie Guilbault jeudi. «On a tellement l'impression de s'être fait avoir», a-t-elle dit avec un immense soupir.

 

Ce n'est pas une impression. Elle s'est fait avoir. Elle et tous ceux qui ont la montagne à coeur.

Dans les années 1990, n'importe quel promoteur pouvait construire des condos sous l'oeil ravi du maire Pierre Bourque qui ne pensait qu'aux retombées économiques. La montagne? Bof!

À chaque fois, Sylvie Guilbault sortait ses pancartes pour défendre la montagne.

Le mont Royal reçoit cinq millions de visites par année. C'est plus que les 22 parcs du Québec réunis. Allez faire un tour sur la montagne le dimanche, vous verrez les Montréalais la prendre d'assaut. Ils se baladent, font du vélo l'été ou du ski de fond l'hiver. Au milieu des arbres.

Au rythme où la montagne est assiégée par des bâtisseurs de tout acabit, les Montréalais vont finir par pique-niquer sur un bout d'asphalte entre deux condos.

La montagne a été tellement grugée au cours des 70 dernières années que la Ville et le gouvernement ont décidé de prendre les grands moyens pour la protéger. En 2001, le maire Gérald Tremblay a promis qu'il s'opposerait «à toute construction qui aurait pour conséquence de remplacer des espaces verts par du béton. Ce qui est vert restera vert».

En 2003, la ministre de la Culture, Diane Lemieux, a frappé un grand coup en donnant à la montagne un statut d'arrondissement naturel et historique. Le développement n'est pas gelé, a-t-elle précisé, mais chaque nouveau projet devra être encadré par des règles strictes.

C'est la Ville de Montréal qui devait définir les nouvelles règles. Le maire Tremblay a donc mis sur pied une table de concertation chargée de jeter les bases d'un plan de protection.

Tout le monde et son père siègent à cette table: les représentants des universités, des cimetières, des hôpitaux, la Ville, les Amis de la montagne... Des gens aux intérêts divergents: certains rêvent de tapisser la montagne de béton, alors que d'autres se méfient de chaque projet de construction.

La Ville a finalement accouché d'un plan de protection adopté par le conseil municipal le 30 avril dernier. Elle a aussi pondu un pacte patrimonial qu'elle a négocié avec les institutions. Les Amis de la montagne ont non seulement été exclus de ces discussions, mais ils n'ont même pas été invités à la conférence de presse qui annonçait la signature de ce simili-pacte.

Un plan de protection donc, doublé d'un pacte patrimonial. La ceinture et les bretelles. Protégée, la montagne? Pas du tout. Le document de 90 pages, qui s'intitule Plan de protection et de mise en valeur du Mont-Royal, est un ramassis de voeux pieux écrits avec un dictionnaire de synonymes: harmoniser, développer, faire connaître, mettre en valeur, sensibiliser, élaborer...

Où sont les règles strictes? Où est la protection? Ce prétendu «Plan de protection» ne protège pratiquement rien, sauf l'image du maire Tremblay qui se pique d'être plus vert que vert.

Le plan n'empêche surtout pas les promoteurs de faire main basse sur la montagne. La preuve: Marianopolis, un projet de construction de condos dans la zone protégée par la ministre de la Culture.

Comment peut-on protéger la montagne d'une main et approuver, de l'autre, la construction de 325 unités d'habitation?

Sylvie Guilbault n'est pas la seule à avoir l'impression de s'être fait avoir.

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Marianopolis. Un site magnifique sur le flanc du mont Royal. Actuellement, le terrain est occupé par trois bâtiments que les Sulpiciens ont vendus à la firme Cato.

Le projet de Cato est énorme: démolir deux bâtiments, transformer le troisième en condos, construire 17 nouveaux édifices, dont un complexe sportif et un stationnement souterrain de 671 places. Au total, le projet comprendra entre 325 et 350 unités d'habitation.

Une immense baleine de béton échouée sur le flanc du mont Royal. Et la montagne est protégée? Mon oeil! Où ça, la protection?

La Ville et le ministère de la Culture trouvent le projet intéressant. Les Amis de la montagne sont horrifiés. Moi aussi.

«Ce qui est vert restera vert», a promis le maire Tremblay. Comment pourra-t-il approuver Marianopolis sans trahir sa parole?

Si ce projet passe la rampe, cela signifiera que la fameuse protection de la montagne sur laquelle tout le monde travaille depuis des années est une farce.

Ceux qui ne veulent pas, un jour, pique-niquer entre deux condos devront reprendre leurs pancartes, car contrairement à ce que prétend le maire Gérald Tremblay, la montagne n'est pas protégée.