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Dans une réalité loin de chez nous

Aïssatou Baldé est guinéenne. Elle a atterri dans un petit logement de Parc-Extension, à Montréal, après avoir fui son pays. Elle va passer les Fêtes seule, sans ses trois filles qui sont restées en Afrique. Avec la mort du vieux dictateur Lansana Conté lundi, la situation est très tendue en Guinée.

Le pays risque de basculer dans la violence. Histoire d'une mère prête à tout pour avoir de nouveau ses enfants près d'elle.

L'appartement est dépouillé. Dans le salon, un fauteuil et une bibliothèque vide. Les murs sont nus, les fenêtres sans rideaux. Dans la chambre, un lit et une valise ouverte avec du linge pêle-mêle. Dans un coin, une magnifique plante verte.

Le frigidaire et les armoires, aussi, sont presque vides. Un peu de riz, quelques conserves. Tout est propre, immaculé. Aïssatou n'a pas de télévision, pas de téléphone. La vie réduite à sa plus simple expression.

L'appartement est juché au troisième étage d'un immeuble planté au coeur du quartier Parc-Extension. De la fenêtre du salon, on aperçoit l'autoroute Métropolitaine. Au loin, une gigantesque affiche bouche l'horizon: une femme en bikini se prélasse sur une plage. Le ciel est bleu, le soleil éblouissant. Luxe, vacances, farniente.

Aïssatou vit avec une compatriote. Elles viennent de Guinée, un pays d'Afrique de l'Ouest dirigé par un vieux dictateur qui vient de mourir. Un pays à la dérive où les gens ont faim. Un pays qu'Aïssatou a fui, laissant derrière elle ses trois enfants. Trois filles âgées de 5 à 12 ans.

Aïssatou est arrivée à Montréal le 27 août 2007. Assise sur le bord du canapé, elle feuillette un cahier à anneaux noir où elle a classé tous les documents qui retracent son parcours de Conakry à Montréal : témoignage devant la Commission de l'immigration, obtention du statut de réfugié mué en résidence permanente, demande d'aide sociale, inscription à des cours d'alpha-francisation.

Aïssatou a 28 ans. Elle a le teint pâle des Peuls, des traits fins, des lèvres charnues et de grands yeux noirs teintés de mélancolie. Emmaillotée dans un chandail chaud, la taille ceinte d'un pagne, des babouches aux pieds, elle est habillée à l'africaine et à la canadienne, une étrange combinaison qui reflète sa nouvelle identité. Elle raconte son histoire d'une voix timide, ponctuée de brefs silences, s'excusant presque d'exister.

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Tout a déboulé lorsque son mari est mort d'une crise cardiaque. C'était en 2006.

Elle n'a jamais été amoureuse de son mari, mais il ne la battait pas. Elle avait 16 ans lorsque son père l'a obligée à épouser cet homme qui en avait 46. Trente ans de différence, une éternité pour une jeune fille à peine pubère.

Elle vivait chez le frère de son mari, Mouctar, qui avait trois femmes et plusieurs enfants. «Son aîné était plus vieux que moi», précise Aïssatou.

Quand son mari est mort, elle s'est retrouvée seule avec ses trois enfants, sans argent, sans ressource, à la merci de Mouctar qui voulait l'épouser, comme le veut la tradition africaine. Une veuve épouse souvent son beau-frère.

Aïssatou a refusé même si son père la pressait d'accepter. «Une femme ne peut pas rester seule», insistait-il. Mais Aïssatou s'est obstinée. Pas question d'épouser cet homme violent qui empêchait ses filles d'aller à l'école et qui venait la visiter la nuit pour la forcer à coucher avec lui.

«Il criait tout le temps et il frappait mes enfants», raconte Aïssatou.

L'histoire s'est corsée lorsque Mouctar a menacé de la tuer. Elle s'est enfuie, ses trois enfants accrochés à ses jupes. Une amie l'a recueillie, mais Mouctar la pourchassait. Elle a décidé de fuir le pays. En catastrophe. «J'ai vendu mes cinq vaches et les bijoux que mes parents m'avaient donnés le jour de mon mariage», dit-elle.

Elle a atterri à Montréal sans ses enfants qui sont restés chez une cousine qui veille sur eux à Conakry. Aïssatou n'a qu'une idée en tête : épargner suffisamment d'argent pour payer les billets d'avion de ses filles et vivre de nouveau avec elles, ici, à Montréal, dans son petit appartement de Parc-Extension.

Mais elle a besoin de 4500$. C'est le prix de trois billets d'avion Conakry-Montréal. Une fortune pour Aïssatou.

Elle reçoit 560$ par mois de l'aide sociale. Elle doit débourser 340$ pour le loyer et 66$ pour sa carte autobus-métro. Elle expédie aussi 120$ tous les mois à Conakry pour payer l'école et la pension de ses filles. Il lui reste 34$ pour manger et s'habiller. Trente-quatre dollars. Par mois.

-Comment faites-vous pour manger? lui ai-je demandé.

-Je me débrouille.

Elle se «débrouille» en avalant un café pour déjeuner et en prenant un repas par jour. Du riz.

Elle essaie d'économiser quelques dollars sur les 34 qui lui restent pour payer les billets d'avion. À ce rythme, elle risque d'y passer sa vie.

Elle ne travaille pas, car elle suit des cours d'alphabétisation.

L'horaire est exigeant: de 8h30 à 15h45, cinq jours par semaine. Elle sort ses cahiers. Les lettres, tracées au crayon de plomb, s'étalent sur les lignes quadrillées: b-a ba, b-e be, b-i bi.

Aïssatou apprend à lire et à écrire, un exercice difficile à 28 ans. «J'étudie beaucoup, mais ça ne rentre pas dans ma tête», dit-elle.

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-Vous vous ennuyez de la Guinée?

-Ça va maintenant, mais je veux mes enfants. C'est ça qui me fait le plus mal. Je leur parle parfois au téléphone.

Aïssatou est inquiète pour ses filles. Elle a peur que sa plus vieille soit mariée de force, peur que Mouctar les retrouve et les batte, peur que la plus jeune soit excisée. Les deux plus vieilles l'ont été à son insu. L'une d'elles a failli mourir, l'excision a tourné à la catastrophe. Elle a passé trois mois à l'hôpital parce qu'elle saignait trop. Elle avait 2 ans. Aujourd'hui, elle en a 8.

«Elle en subit encore les séquelles, explique Aïssatou. Elle doit prendre des médicaments.»

Elle est inquiète, mais surtout, surtout, ses filles lui manquent. Leur absence forme un grand vide. En cette veille du Nouvel An, la solitude lui paraît plus lourde dans l'appartement froid et presque vide de Parc-Extension. Le 31 décembre, elle sera seule. Encore.

«Je n'ai pas d'argent et je ne connais personne», dit-elle du bout des lèvres.

Tout est prêt pour que ses filles viennent à Montréal. La paperasse administrative est réglée, il ne reste que l'examen médical. Et l'argent. Aïssatou économise sou après sou. Elle les arrache des 34$ qui lui restent à la fin du mois avec une infinie patience.

Aïssatou vit dans un quartier près de chez nous, mais aussi dans une réalité loin, tellement loin de chez nous.




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