Les bibliothèques, considérées comme le « troisième lieu de vie », après la maison et le travail, sont devenues de véritables refuges pour les sans-abri. Ils sont nombreux à y passer de très longues heures, à profiter de l'accès gratuit aux ordinateurs, aux livres, aux films et aux disques. Certains aiment aussi se prélasser dans les fauteuils pour y piquer une bonne sieste.

Publié le 20 janv. 2019
Mario Girard LA PRESSE

Ce phénomène engendre toutefois un certain défi pour le personnel et les dirigeants de ces institutions. À la Grande Bibliothèque, à Montréal, où l'on vit cette situation depuis quelques années, la cohabitation n'est pas toujours facile. Certains sans-abri utilisent les toilettes pour se laver ou consommer des drogues. Malgré tout, on sent une volonté de la part de l'équipe de la Grande Bibliothèque de composer avec cette nouvelle réalité.

Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir il y a quelques jours que des chaises droites, qui ne donnent pas du tout le goût d'entreprendre la lecture de Guerre et paix, avaient remplacé les habituelles causeuses invitantes. Mon esprit tordu m'a fait m'interroger sur l'apparition soudaine de ces chaises. Avaient-elles été installées pour éloigner les sans-abri ?

À la Grande Bibliothèque, où environ 7000 personnes défilent au quotidien, on m'a assuré que ce nouvel ameublement était temporaire et qu'il avait été mis en place afin de remplacer les anciens fauteuils qu'on avait dû retirer après un énième épisode d'infestation de punaises survenu en juillet dernier (la Grande Bibliothèque s'est par ailleurs dotée d'appareils afin de détecter la présence de ces indésirables bestioles et de sacs chauffants permettant d'éliminer les punaises des livres).

Danielle Chagnon, directrice générale de la Grande Bibliothèque, a accepté de répondre à mes questions. Elle m'a juré que le choix de ces fauteuils n'avait pas pour but d'éloigner les sans-abri. « Nous sommes à choisir un nouvel ameublement. Il devrait être installé au début de l'été. Ces chaises sont là en attendant. »

Tout en écartant l'idée que les sans-abri ne sont pas les bienvenus à la Grande Bibliothèque, Danielle Chagnon reconnaît que leur présence est une préoccupation pour son équipe.

« Je comprends qu'un usager puisse s'assoupir en lisant un livre plate. Mais c'est une autre histoire lorsque quelqu'un utilise l'ameublement pour dormir pendant de longues heures. »

C'est aussi une autre histoire lorsque les sans-abri prennent un peu trop leurs aises. « Nous avons établi de nouvelles règles, reprend Mme Chagnon. Les gardiens de sécurité ne laissent pas entrer quelqu'un qui se promène avec de nombreux sacs. Nous ne tolérons pas non plus quelqu'un qui aurait un comportement qui dérangerait notre personnel ou les autres usagers. Mais cela est applicable à tout le monde. »

La Grande Bibliothèque reçoit peu de plaintes de la part d'usagers au sujet de la présence de sans-abri. On parle d'une poignée par année. « Au contraire, nous sommes étonnés de voir le nombre de personnes qui s'inquiètent du sort des itinérants et qui se demandent comment on peut leur venir en aide », dit Danielle Chagnon.

Des travailleurs sociaux dans les bibliothèques

Partout dans le monde, des bibliothèques connaissent ce phénomène. On tente de trouver des solutions selon ses objectifs et ses moyens. San Francisco a été la première ville à pourvoir ses bibliothèques de travailleurs sociaux. Ces professionnels profitent du lieu pour établir un contact avec les sans-abri et, si le besoin s'en fait sentir, les diriger vers une aide appropriée.

L'expérience de San Francisco a été reprise dans une trentaine de villes américaines, dont Los Angeles, Seattle, Chicago, Denver, New York et Washington. À Toronto, où le problème de l'itinérance est devenu criant, on a créé l'automne dernier un poste de travailleuse sociale à l'intérieur même de la Public Library. On m'a confirmé que cette personne était présente tous les jours afin d'intervenir auprès des personnes vulnérables et d'aider le personnel à faire face à diverses situations.

Danielle Chagnon se dit tout à fait ouverte à la mise sur pied d'un tel programme à la Grande Bibliothèque. « C'est sûr qu'on se parle beaucoup entre directeurs et directrices. On échange nos expériences. »

« Pour le moment, nous expérimentons d'autres choses. Notre équipe de médiation sociale travaille à des projets artistiques qui permettent aux itinérants et à d'autres groupes marginalisés de s'exprimer. »

- Danielle Chagnon, directrice générale de la Grande Bibliothèque

Le résultat prend la forme d'expositions où le travail des participants est mis à l'honneur.

Cette idée plaît aussi à Pierre Gaudreau, directeur du Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM). « Les personnes itinérantes ou celles qui vivent dans des logements de mauvaise qualité ne savent pas toujours où aller le jour. Elles vont à la Grande Bibliothèque, à l'UQAM, à la Place Dupuis ou chez Tim Hortons. Elles ont souvent besoin d'aide. Une ressource comme celle-là pourrait jouer un rôle important. Il faudrait à mon avis regarder parmi les ressources existantes pour combler ce rôle. »

Revoir les modèles des centres de jour

La situation que je vous décris nous force à réfléchir sur le rôle que nous avons à jouer collectivement face aux personnes itinérantes. Si nous en sommes là, à nous questionner sur la manière dont les bibliothèques peuvent améliorer le sort des sans-abri, c'est que la responsabilité de ce défi social incombe à tout le monde.

Le fait que les personnes itinérantes se tournent vers les bibliothèques quand arrive le jour (des sans-abri font la queue en attendant l'ouverture des bibliothèques de Toronto, me disait Pierre Gaudreau) devrait également nous amener à repenser le concept et la nature des centres de jour pour en faire des lieux vivants, accueillants, auxquels tout le monde, sans discrimination, aurait accès.

Car en choisissant les bibliothèques, les personnes itinérantes nous disent une chose : qu'elles ont envie d'être avec tout le monde. Et dans le monde.