Un trafic qui sent mauvais

Frank Hénot, propriétaire de l'Intermarché Boyer, dit perdre... (Photo Olivier Pontbriand, La Presse)

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Frank Hénot, propriétaire de l'Intermarché Boyer, dit perdre environ 75 000 $ par année en raison des vols à l'étalage.

Photo Olivier Pontbriand, La Presse

Mario Girard
La Presse

Chaque fois, c'est la même chose : quand je veux acheter du parmesan à la fruiterie de mon quartier, il n'y en a pas au comptoir. Je dois demander à un employé de m'apporter le panier rempli de ce précieux fromage qui se trouve dans l'arrière-boutique.

Pourquoi tout ce manège ? me suis-je enfin décidé à demander. « Parce qu'on se le fait voler, m'a dit la propriétaire, qui a préféré garder l'anonymat de peur que son commerce ne soit la cible de vandalisme. Il y a des groupes organisés qui visitent les épiceries et les supermarchés pour voler tout le parmesan. Ils revendent ensuite la marchandise à des restaurateurs. »

Quoi ? Ai-je bien entendu ? Comme on n'a pas les moyens de s'offrir un système sophistiqué de recel de produits de luxe, on se rabat sur un vulgaire trafic de parmigiano reggianno qui sent mauvais ? J'ai donc voulu en avoir le coeur net. Quelques coups de téléphone plus tard, le phénomène m'était confirmé : il existe bel et bien un trafic du parmesan à Montréal.

J'étais au courant que des arrestations avaient régulièrement lieu en Italie pour des braquages de meules de parmesan dont la valeur atteint parfois 200 000 $. Mais que des vols de dix ou quinze petites portions de cette denrée recherchée puisse tenir occupés des malfaiteurs chez nous, ça, je n'étais pas au courant. « Il y a un gros marché pour ça, m'a dit Yan Van Houtte, gérant de l'épicerie Fou d'ici, située sur le boulevard De Maisonneuve. C'est très underground. »

Ce problème était déjà connu dans la métropole, mais il a pris de l'ampleur récemment. « Il y a des cycles dans le vol à l'étage, et en ce moment, le parmesan est l'un des produits les plus volés », m'a confirmé Pierre-Alexandre Blouin, président-directeur général de l'Association des détaillants en alimentation du Québec (ADA).

400 $ DE PARMESAN DANS LES POCHES

Plusieurs détaillants vivent la même situation : ils garnissent leur comptoir de parmesan et, quelques heures plus tard, tout disparaît. « On a déjà pris un gars qui avait sur lui pour 400 $ de parmesan, m'a confié Frank Hénot, propriétaire de l'Intermarché Boyer. Pour nous, c'est terminé, on garde ce fromage à l'arrière. Les clients doivent le demander au personnel. »

Les voleurs ciblent particulièrement ce fromage parce qu'il coûte cher et qu'il est très prisé des restaurateurs. Toutes les personnes que j'ai interviewées sont persuadées que ce trafic sert à fournir certains restaurants de Montréal.

« Je sais que c'est pour les restaurants, car les voleurs, eux-mêmes, quand on les attrape, nous le disent. »

- Josée Chrétien, propriétaire de l'épicerie Latina

Cela m'a aussi été dit à la Vieille Europe, là où, chaque semaine, on intercepte des voleurs.

À l'Association des restaurateurs du Québec (ARQ), on dit ne pas être au courant de l'existence de ce trafic. « Bien sûr, on n'encourage pas nos membres à acheter des produits volés », a simplement déclaré Dominique Tremblay, porte-parole de l'organisme.

À l'époque où Frank Hénot était gérant du Provigo de la rue Saint-Urbain, il a déjà arrêté une femme qui s'apprêtait à quitter le supermarché avec 800 $ de fromage, surtout du parmesan. « Les voleurs agissent différemment. Cette femme avait un caddy à roulettes, explique celui qui en a long à dire sur le sujet. Ils vont ensuite vendre le stock pour le tiers de sa valeur. »

Plusieurs voleurs dissimulent les fromages dans des poches très larges ou des sacs à dos. Mais les détaillants m'ont dit que les sacs à provisions recyclés compliquent la vie des employés. « Les clients mettent les articles dans leur sac qui en contient déjà d'autres, explique Frank Hénot. On ne sait plus s'ils font leurs courses ou s'ils volent. On oblige maintenant l'utilisation d'un panier ou d'un carrosse. »

Au SPVM, on affirme ne pas connaître la nature des articles les plus volés dans les magasins et épiceries. Puisqu'il s'agit de vols de moins de 5000 $, la police de Montréal ne dispose pas de statistiques ou de données sur ces vols, notamment celui du parmesan.

LE VOL À L'ÉTALAGE, CE FLÉAU

Si vous voulez faire damner un détaillant, vous n'avez qu'à prononcer les mots « vol à l'étalage » devant lui. Ce phénomène est un véritable fléau pour les commerçants. Il faut savoir que le propriétaire doit éponger les pertes causées par les vols à la fin de l'année. Et celles-ci peuvent être très élevées.

« J'évalue mes pertes à environ 75 000 $ par année, m'a dit Frank Hénot. J'ai donc décidé d'engager un gardien de sécurité qui me coûte environ 50 000 $. C'est comme cela que j'ai mis fin aux visites de gangs. »

Au marché Tradition Linda Ouellet, de la rue Saint-André, de grandes quantités de fromage et d'autres produits comme des charcuteries fines ou du saumon fumé disparaissent parfois en un clin d'oeil. 

« Les pertes liées au vol à l'étalage représentent environ 1 % de la valeur des stocks. C'est un très gros problème. »

- Francine Raymond, copropriétaire du marché Tradition Linda Ouellet

Face à cela, les détaillants demeurent impuissants. « Quand on attrape quelqu'un, il faut monopoliser deux employés pour surveiller le voleur pendant une heure, le temps que les policiers arrivent », m'a raconté Frank Hénot.

Des détaillants m'ont aussi dit qu'il arrive fréquemment que les policiers dissuadent les détaillants de porter plainte. Certains disent même au téléphone qu'ils n'ont pas le temps d'intervenir. « Ne nous rappelez plus pour ça, on n'a pas le temps d'y aller », s'est déjà fait dire François Raymond par des policiers. Les détaillants se voient donc obligés d'ajouter des caméras de surveillance, d'engager des gardiens de sécurité ou d'installer des barrières antivol afin de dissuader les voleurs.

Les détaillants du domaine de l'alimentation savent faire la différence entre les personnes qui volent pour se nourrir ou nourrir leur famille et ceux qui agissent en groupe dans le but de faire de la revente. Ces vols font très mal, car leur valeur est parfois très élevée.

Le hic dans tout cela, c'est que vous et moi finissons par payer les conséquences de ces délits. Des détaillants m'ont confié qu'ils augmentaient leur prix d'environ 10 % afin d'éponger les pertes liées aux vols.

Bref, pour chaque râpée de parmesan payée à gros prix que vous faites au-dessus de votre assiette de spaghettis, il y en a une qui est faite pour un client de restaurant à moindre coût. Dans tout ça, il y a évidemment quelqu'un qui s'en met dans les poches illégalement.

Y a pas à dire, les gens honnêtes, quand ils ne sont pas en train de se faire tartiner, se font gratiner.




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