Je ne suis jamais allée aux Philippines, mais j'ai passé neuf ans à côtoyer quotidiennement une femme originaire de ce pays. Sans cette gardienne hors pair, je ne crois pas que je serais où je suis, à peu près saine d'esprit, avec mon job à temps plus que plein et mes trois enfants. Je ne sais pas si je lui dirai jamais suffisamment merci.

Publié le 12 nov. 2013
Marie-Claude Lortie LA PRESSE

Cette femme minuscule, au sourire allumé, a grandi dans la région de Cebu, aux Philippines, plus jeune d'une famille nombreuse. Elle est arrivée ici avec deux soeurs au début des années 80. Quand je l'ai appelée pour lui demander si ses frères et soeurs, neveux et nièces, encore résidents là-bas étaient en sécurité, elle m'a expliqué que son patelin avait été touché par le typhon Haiyan, mais pas aussi gravement que d'autres zones. «Tout le monde est ok, m'a-t-elle dit. Mais je connais d'autres villages qui ont été pas mal détruits.»

Les Philippins vivant à Montréal ne viennent généralement pas de grandes familles riches. C'est plutôt la pauvreté qui les a fait quitter leur pays et venir ici, à la recherche de revenus pour eux-mêmes et pour ceux qui sont restés derrière. Dans la diaspora montréalaise, beaucoup connaissent des personnes touchées de près ou de loin par le typhon. Les histoires de mort, de destruction, de désolation circulent partout.

Mon ancienne gardienne comprend très bien ce qui s'est passé. C'est toujours pareil quand il y a des catastrophes naturelles, dit-elle. Toujours les mêmes qui se retrouvent les plus affectés.

«Il faut que tu comprennes, les pauvres vivent dans des maisons qui ne sont pas du tout solides.» Les zones les plus vulnérables et les plus touchées, ce sont des favelas à la philippine, des communautés de fortune installées sur des terres gouvernementales squattées.

On y est loin de la réglementation sur les zones inondables. Loin de toute infrastructure de protection contre les éléments.

«Ce sont des constructions de bambou. Un gros coup de vent et tout tombe, dit-elle. Je me souviens quand j'étais enfant, mon père était constamment en train de solidifier la maison avec des câbles que les propriétaires des bateaux dans le port lui donnaient en échange d'un peu de travail.»

Qu'on parle de tremblement de terre, de tsunami, d'ouragans, d'inondations, les plus démunis paient souvent une partie disproportionnée de la note. Ce sont eux qui sont installés sous les routes qui s'écroulent avec les tremblements de terre, eux qui sont dans les zones les moins bien desservies par les drains, eux qui se sont installées sur ces terres vulnérables, instables où personne d'autre ne voulait aller.

La communauté philippine de Montréal n'est pas principalement constituée de riches investisseurs aux collections de chaussures dignes d'Imelda Marcos, de professeurs d'université ou de professionnels. Il y en a, mais la plupart des Montréalais philippins sont des cols bleus travaillant dans les usines, comme ce fut le cas de mon amie quand elle est arrivée ici. Il y a aussi beaucoup de gouvernantes, dont plusieurs viennent ici selon un programme spécial d'immigration pour les aides familiales en résidence.

Leurs histoires sont toutes différentes, mais elles ont généralement un dénominateur commun: la nécessité de renvoyer de l'argent à la maison, aux Philippines. Souvent, de jeunes mères partent au Canada travailler et laissent leurs enfants avec les grands-parents au pays, tandis que leur mari travaille sur des bateaux et réapparaît sporadiquement.

La séparation fait partie de la normalité. Le sacrifice aussi.

La communauté philippine compte aussi ses histoires miraculeuses de mères qui ont passé d'innombrables années à occuper deux ou trois emplois ici - deux le jour et un autre le week-end - pour envoyer leurs enfants à l'école jusqu'à l'université, tout en soutenant leurs proches aux Philippines. Leurs accomplissements sont bouleversants.

Quand j'ai demandé à mon amie quoi faire pour aider les gens là-bas, elle m'a répondu sans hésiter qu'elle avait des doutes sur la directive généralement lancée par les organismes humanitaires d'envoyer de l'argent plutôt que des biens. «Il y a tellement de corruption dans mon pays, je ne sais pas quoi dire, je n'y crois pas.»

L'idéal serait de faire parvenir des biens directement à des gens que l'on connaît, croit-elle. Mais comment le faire quand les catastrophes défont les structures en place? Quand le prix du transport par avion est prohibitif et qu'il faudra des semaines pour le transport en bateau.

La Croix-Rouge récolte les dons en argent. Ça se fait en ligne, très simplement. Et on peut spécifier qu'on veut donner aux Philippines. Et le premier ministre Harper a promis de donner 5 millions en aide directe, mais aussi de doubler le montant de l'aide humanitaire offerte individuellement par tous les Canadiens.