C'est une génération dorée qui a remporté la 21e Coupe du monde, hier à Moscou. On n'a pas parlé de la France de Pogba, Kanté, Griezmann et Mbappé comme d'une génération dorée, parce que se succèdent, dans les grandes nations de soccer, des générations douées, toutes plus ou moins d'or.

Publié le 16 juill. 2018
Marc Cassivi LA PRESSE

Les Brésiliens, les Allemands, les Argentins ou les Italiens n'ont pas connu de «générations dorées», mais des équipes championnes du monde, à plus d'une reprise. Avec sa victoire de 4-2 sur la Croatie, la France vient d'entrer officiellement dans cette cour des grands (qui comprend aussi l'Uruguay, champion du monde en 1930 et en 1950).

Vingt ans après la génération Zidane, la génération Pogba a inscrit à son tour son nom dans la légende de la Coupe du monde. Une nouvelle équipe «black-blanc-beur», comme celle qui l'avait précédée, à l'image de ce qu'est depuis un moment la France, n'en déplaise à la famille Le Pen.

Les Bleus formaient, sur papier, la plus talentueuse des 32 équipes à disputer cette phase finale de la Coupe du monde. Assez pour se passer une fois de plus de l'un des attaquants du plus grand club du monde, le Real Madrid, Karim Benzema, pour des raisons de cohésion au sein du groupe. Mais certains, en France surtout, doutaient que toutes ces jeunes stars des plus grands clubs européens arrivent à jouer ensemble de manière cohérente et efficace. Surtout après la déception et la désillusion de la défaite en finale de l'Euro face au Portugal, en France, il y a deux ans.

Malgré leur montée en puissance rassurante, tout au long du Mondial, les Français ont montré des signes de nervosité hier au stade Loujniki. Surtout en première mi-temps. Les Croates avaient décidé de jouer le tout pour le tout, en bons négligés, sans complexes. Les joueurs au maillot à damier sont sortis gonflés à bloc, pressant d'entrée de jeu la défense française.

On a compris que ce ne serait pas une finale attentiste, ennuyeuse et décevante, comme on en a connu si souvent dans le passé. Il n'était pas question pour les Croates d'espérer une erreur française pour contre-attaquer. On allait au contraire tenter de provoquer les erreurs, en jouant de la manière volontaire qui a fait le succès de cette sélection depuis le début du tournoi. Les Mandzukic, Rebic et Perisic constamment dans les pattes de la dernière ligne française, Ivan Rakitic dans la relance, Luka Modric comme fabuleux chef d'orchestre d'une bande de guerriers. À la vie, à la mort !

On a rappelé à maintes reprises, dans les jours qui ont précédé la finale, que la Croatie est un jeune pays d'à peine 4 millions d'habitants. C'est vrai. Mais ses joueurs ne sortent pas de nulle part. Ils jouent eux aussi, comme les Français, dans les plus grands clubs d'Europe. Et pas dans des rôles de figurants.

La Croatie n'avait certes pas autant de profondeur dans son effectif que la France. On soupçonne que plusieurs ont joué hier malgré les blessures - Strinic a été remplacé avant la fin, comme en demi-finale -, mais l'inévitable fatigue physique et psychologique de trois matchs consécutifs remportés après le temps réglementaire avant la finale n'a pas semblé être un facteur déterminant.

La volonté d'acier des Vatreni (les «flamboyants») a permis cette finale spectaculaire, à l'image de ce tournoi divertissant et plein de rebondissements. Les Croates jouaient avec une telle conviction, avec un tel désir de vaincre que les Français ont paru figés par le défi se présentant à eux. Allaient-ils, pour une deuxième finale de tournoi majeur en deux ans, alors qu'on les donnait favoris, crouler de nouveau sous la pression?

Les joueurs de Dalic Zlatko ont passé l'essentiel du premier quart d'heure en territoire français, en possession du ballon. Benjamin Pavard, le plus vulnérable des Bleus, a multiplié les erreurs, notamment dans son positionnement. Le président français Emmanuel Macron tapait nerveusement du pied dans la tribune d'honneur.

Avec la chance qui sourit aux vainqueurs et fait souvent la différence dans les matchs cruciaux, les Français ont ouvert le score à la 18e minute, sur un but contre son camp de Mario Mandzukic, qui a fait dévier malgré lui derrière Danijel Subasic un coup franc d'Antoine Griezmann (obtenu sur une faute très contestable).

Ce n'était qu'un juste retour des choses qu'Ivan Perisic, buteur des grandes occasions, égalise à la 28e minute d'une superbe frappe croisée dans la surface, déviant sur Raphaël Varane devant un bloc défensif français débordé. Dix minutes plus tard, le même Perisic stoppait de la main un corner dans la surface croate. Griezmann, grâce à l'assistance vidéo (bien utile pendant ce Mondial), a converti le penalty pour son quatrième but du tournoi.

Même en menant 2-1, les Français ont terminé la première période comme ils l'avaient entamée, c'est-à-dire sur les nerfs. Les Croates, en revanche, se sont montrés encore plus entreprenants. Dès la reprise, Ante Rebic a forcé une parade d'Hugo Lloris, sur une superbe passe de Rakitic.

Le match est resté extrêmement tendu, jusqu'à ce que Paul Pogba, auteur d'une excellente Coupe du monde, ne relâche un peu de pression dans le camp français, à la 59e minute, en marquant d'une frappe enroulée du pied gauche, après avoir repris le retour d'une frappe du pied droit devant un Danijel Subasic médusé.

Kylian Mbappé, qui a étourdi la défense croate du début à la fin avec ses courses vives, a préparé le premier but du tournoi de Pogba. Il allait de soi que le meilleur jeune joueur du tournoi marque à son tour, à peine cinq minutes plus tard, d'un sublime tir au ras du sol, devenant à 19 ans le plus jeune joueur à marquer dans une finale de Coupe du monde depuis Pelé (à 17 ans), il y a 60 ans. Celui-là n'a pas fini de nous épater.

On croyait le match «plié», comme on dit à Paris, lorsqu'Hugo Lloris, si solide jusque-là dans la compétition, a rappelé pourquoi certains doutent parfois de lui en club à Tottenham (j'en suis), en commettant sans doute la pire bourde d'un gardien de but dans l'histoire d'une finale de Coupe du monde. Il a tenté de dribbler Mario Mandzukic dans les six mètres, comme s'il jouait au parc avec des amis un dimanche après-midi, avec un résultat prévisible... L'écart était réduit à deux buts, avec 20 minutes toujours à jouer. (On ne s'étonnera pas, dans les circonstances, que c'est plutôt le Belge Thibaut Courtois qui a été nommé gardien du tournoi.)

Les Croates, en mission, n'ont pas abandonné. Ils se sont battus jusqu'à la fin, tentant le tout pour le tout. Alors que peu d'observateurs leur prédisaient une place en finale, ils ont été des « perdants magnifiques», irrésistibles dans le beau jeu, à l'image de Luka Modric, Ballon d'or du meilleur joueur du tournoi (qui, avec son troisième titre de suite en Ligue des champions avec le Real Madrid, sera un candidat sérieux au Ballon d'or en fin d'année).

Les Français ont été, sinon les meilleurs, les plus opportunistes. Ils ont mis du temps à se libérer du carcan des attentes et de la pression des favoris, mais ils l'ont fait de formidable manière en deuxième mi-temps.

Les Bleus ont joué du soccer inspiré et flamboyant depuis un mois en Russie, et méritent pleinement ce deuxième titre mondial.

La Coupe du monde est de retour au pays de Jules Rimet, son idéateur. Didier Deschamps devient le deuxième capitaine d'une équipe championne, après Franz Beckenbauer, à la soulever comme entraîneur. On peut parfois lui reprocher la manière, mais il sait gagner, Didier... Il aura sans doute dans sa ligne de mire l'Euro 2020, 20 ans après la victoire in extremis de l'équipe dont il était capitaine et quatre ans après la défaite de Paris. D'ici là, la France pourra savourer la deuxième étoile, et le sacre bleu d'une nouvelle génération dorée.