C'est la meilleure que j'ai entendue depuis très longtemps. Elle est tirée du documentaire La langue à terre, présenté aujourd'hui dans le cadre du Festival des films du monde. Elle concerne un humoriste, mais n'est pas de lui.

Marc Cassivi LA PRESSE

Sugar Sammy, alias Samir Khullar, est un humoriste montréalais d'origine indienne qui a parcouru la planète avec ses spectacles. Il a des dizaines de milliers d'admirateurs en Asie, aux États-Unis, dans le sous-continent indien, et a animé ses propres émissions spéciales à l'antenne de HBO, Showtime et autres Comedy Network.

Il pourrait, s'il le voulait, ne faire carrière qu'à l'étranger, en anglais, en punjabi et en hindi, sa langue maternelle. Mais Samir Khullar, né dans le quartier multiethnique de Côte-des-Neiges, à Montréal, est un enfant archétypal de la loi 101. Il a appris le français à l'école et le parle bien.

Aussi a-t-il décidé, l'an dernier, de créer un spectacle bilingue, You're Gonna Rire, en anglais et en français, spécifiquement destiné au public québécois, qu'il a ensuite adapté pour les francophones. En français svp! sera présenté dans quelques semaines à Drummondville et à Victoriaville.

Si l'on cherchait à illustrer, exemple à l'appui, l'intégration réussie d'un fils d'immigrants allophones au Québec, afin de démontrer l'évolution de la situation du français grâce aux effets bénéfiques de la Charte de la langue française, on ne trouverait guère mieux que Sugar Sammy.

J'en reviens à la blague que j'évoquais en début de chronique. Dans le documentaire La langue à terre donc, le correspondant du Devoir à Paris, Christian Rioux, reproche à Sugar Sammy sa grammaire française imparfaite - trop calquée sur l'anglais, selon lui - , pour faire la démonstration du déclin de la langue d'Yvon Deschamps au Québec.

Non, ce n'est pas une blague de Français. Rioux, qui pratique un humour tout ce qu'il y a de plus involontaire, n'en est pas à ses premières frasques du genre. Il prétend aussi, toujours sans rire, que le Québec se "créolise" en diffusant sur ses ondes radiophoniques les chansons de Radio Radio et de Lisa LeBlanc, des Acadiens qui chantent en chiac...

Reprocher à Sugar Sammy ses lacunes syntaxiques - les autres humoristes québécois parlent bien sûr un français irréprochable - n'est que la pointe de l'iceberg du discours ridiculement alarmiste distillé par La langue à terre, un brûlot anglophobe de Jean-Pierre Roy et Michel Breton, aussi pénible que désespérant, sur un sujet pourtant pertinent: l'état du français au Québec.

Ce documentaire aimerait nous faire croire que Montréal est quasiment devenu une ville unilingue anglophone et que le français n'a pratiquement pas progressé au Québec depuis la naissance, en 1976, de Samir Khullar. Un an avant que ne soit adoptée la loi permettant aujourd'hui à ce dernier de parler quatre langues plutôt que trois. Et de faire une tournée du Québec avec un spectacle à "100% français».

Avec des intervenants tels que Bernard Landry, Yves Michaud, Victor-Lévy Beaulieu, Patrick Bourgeois (le militant radical, pas le chanteur de B.B.) ainsi que Biz de Loco Locass, on ne s'étonnera pas que le reste de la démonstration soit à l'avenant. Dans le bon goût de la modération et la très subtile nuance (j'ironise). J'imagine que Gilles Proulx était retenu à l'étranger.

Certaines questions judicieuses sont effleurées dans La langue à terre (les problèmes de sous-financement des programmes de francisation, notamment), mais se noient rapidement dans la thèse catastrophiste, simpliste et manichéenne de ce film fourre-tout qui aligne maladroitement les entrevues avant de s'offrir, sans logique apparente, un aparté sur «l'anglicisation galopante» de la France.

Le «Grand Mal» (anglais) est décidément partout et nourrit les théories du complot les plus sordides. Pendant une entrevue avec l'ancien délégué général du Québec à New York, John Parisella, on entend hors champ l'un des cinéastes mettre en doute la compétence et l'impartialité des juges québécois parce qu'ils ont "été nommés par le fédéral». Soupir.

Il ne s'agit pas de nier que les tribunaux ont réduit la portée de la loi 101 depuis trois décennies. Ni d'oublier que la situation minoritaire du français en Amérique du Nord sera toujours préoccupante pour le Québec, et en particulier pour Montréal. Mais sonner l'hallali, comme le font ces documentaristes, relève ou bien d'une mauvaise foi sans limite, ou bien d'une méconnaissance singulière de notre histoire.

La situation du français a évolué depuis 50 ans au Québec, où la «lingua franca» n'est pas l'anglais. N'en déplaise à certains radicaux aigris par deux référendums perdus (je l'écris à dessein; je suis indépendantiste), étrangement nostalgiques d'une époque révolue, souhaitant rallumer les braises de l'ultranationalisme afin de mettre un terme à la «paix linguistique».

Il faut voir (pour le croire) cette poignée de zélotes monomaniaques de la langue, "patriotes" restés figés dans la logique de 1837, occuper des commerces tenus par des Asiatiques éberlués en réclamant à hauts cris d'être servis en français. De l'autre côté de la barrière linguistique, les cinéastes nous présentent leurs faux-frères: quelques anglophones enragés contestant le projet de loi 14 du Parti québécois. Paradoxe d'une suprême ironie relevant aussi, je présume, d'un humour involontaire.

On ne blâmerait pas un étranger découvrant le Québec à travers ce montage tendancieux d'avoir l'impression que la guerre linguistique est à nos portes. Entre anglophones se disant victimes de "suprémacistes" francophones (l'ex-président d'Alliance Québec, William Johnson) et francophones n'ayant pas digéré la défaite de la bataille des plaines d'Abraham, diabolisant les anglophones en les traitant de "conquérants" et de «maîtres» (Biz, rappeur de son état).

C'est ce que semblent souhaiter les cinéastes en proposant cette belle image accueillante d'un Québec inclusif et ouvert sur le monde. Ça, c'est de l'humour volontaire.