Publié le 6 mai 2007
Marc Cassivi LA PRESSE

François Truffaut a dit du documentaire qu'il était mille fois plus manipulateur et menteur qu'une fiction. La question se pose aujourd'hui au sujet de l'oeuvre du plus célèbre des documentaristes, Michael Moore.

Dimanche dernier, au festival Hot Docs de Toronto, le couple de cinéastes Debbie Melnyk et Rick Caine présentait Manufacturing Dissent («fabriquer la contestation»), un documentaire qui soulève des doutes sur la méthode Moore.

Michael Moore est-il un documenteur? demandent ces documentaristes torontois qui avaient l'intention, au départ, de tourner une biographie classique sur le cinéaste de Bowling for Columbine. Caine et Melnyk n'ont rien des mercenaires conservateurs qui tentent depuis longtemps de discréditer Michael Moore pour des raisons politiques. Ouvertement de gauche, ils ont choisi ce sujet «sympathique» après avoir terminé un documentaire sur Conrad Black. Ils ont vite déchanté...

«Notre film s'est transformé en une analyse des techniques documentaires de Michael Moore et des conséquences de ses manipulations de la vérité sur le débat politique aux États-Unis, écrivait le week-end dernier Debbie Melnyk dans le National Post. À titre de sympathisants des causes qu'embrasse Michael Moore, ce choix a été difficile à faire. Mais nous croyons que les documentaires doivent dénoncer les mensonges, pas en fabriquer de toutes pièces.»

Manufacturing Dissent, qui a également été présenté cette semaine au Festival de Nyon, en Suisse, est aussi un film sur la difficulté de faire un film sur Michael Moore. Si l'on en croit les comptes rendus, ce documentaire aurait pu s'intituler Michael & Me, tellement Debbie Melnyk et Rick Caine y multiplient en vain les efforts pour tenter d'interviewer le cinéaste de Roger & Me.

Pendant deux ans et demi à compter de l'hiver 2004, les documentaristes ont suivi Michael Moore au Canada et aux États-Unis, sans jamais réussir à lui soutirer un entretien formel. Selon Debbie Melnyk, Michael Moore serait plus élusif encore que l'ancien président de GM, Roger Smith, que le pamphlétaire avait soi-disant tenté de rencontrer sans succès pour son premier documentaire, en 1989.

Manufacturing Dissent s'intéresse au fait que le plus célèbre cinéaste de Flint, au Michigan, a, en fait, interviewé à deux reprises Roger Smith pendant le tournage de Roger & Me. Michael Moore aurait ensuite refusé d'intégrer les séquences de ces entretiens dans son film pour des raisons «scénaristiques». La prémisse de Roger & Me est pourtant que Roger ne rencontre jamais Moore.

Au cours du tournage de Manufacturing Dissent (clin d'oeil au Manufacturing Consent des Canadiens Mark Achbar et Peter Wintonick sur Noam Chomsky), Melnyk et Caine disent avoir été traités ni plus ni moins de la même façon que Michael Moore devant les bonzes de l'industrie et du monde politique. On leur a refusé l'accès à des conférences publiques du cinéaste, ils ont été intimidés par des gardes du corps et la soeur de Michael Moore les a fait expulser de la tristement célèbre université Kent State, où l'auteur de The Big One entretenait des étudiants sur la liberté d'expression. Ironie quand tu nous tiens.

Melnyk et Caine présentent Michael Moore - dont le plus récent documentaire Sicko, une critique du système de santé américain, sera présenté au Festival de Cannes - comme un arroseur arrosé. Les cinéastes nient avoir voulu déboulonner le mythe Moore, mais n'hésitent pas à traiter le cinéaste de tricheur. Plusieurs passages de ses films, disent-ils, auraient été arrangés avec le gars des vues.

«Michael Moore a déjà déclaré à l'occasion d'une conférence au Festival de Toronto que toutes les méthodes servant à raconter une histoire dans le cadre d'un documentaire étaient valables, à condition de dire la vérité. Je suis d'accord avec ça», écrit Debbie Melnyk.

Les méthodes parfois contestables mais toujours efficaces de Michael Moore soulèvent en effet quelques questions d'éthique. Dans Bowling for Columbine, Moore laisse entendre qu'obtenir une arme à feu en échange de l'ouverture d'un compte dans une succursale bancaire a été un jeu d'enfant. En réalité, Moore aurait fait des démarches pendant un mois pour obtenir ce fusil, selon Caine et Melnyk.

À gauche de l'échiquier politique, personne ne questionne l'utilité de Bowling for Columbine (Oscar du meilleur documentaire en 2003) dans le débat sur le port des armes à feu aux États-Unis, surtout à la lumière des événements de Virginia Tech. Peut-on exiger d'un documentariste les mêmes critères de recherche de la vérité que ceux d'un journaliste? Sans doute pas. Le documentaire, et a fortiori le documentaire engagé, est subjectif par définition. Ce qui ne veut pas dire que la licence artistique du documentariste lui permet toutes les libertés.

«C'est une question de dosage, croit Philippe Baylaucq, documentariste et président des Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Le premier pacte du cinéaste est avec son public. Il doit être honnête face au récit et à la forme qu'il propose. Son deuxième pacte est avec son sujet, qu'il doit respecter, en jouant parfois de la forme pour servir le récit.»

En cela, le documentariste n'est pas différent des autres cinéastes selon Philippe Baylaucq, qui n'a pas vu Manufacturing Dissent. On ne saurait assimiler son documentaire à un reportage journalistique. «On ne peut pas supposer qu'un documentaire est une vérité, dit-il. Il y a un parti pris, une couleur, c'est signé de la main de l'auteur. Michael Moore annonce ses couleurs. Quand on voit un de ses films, on sait à quoi s'attendre. Le sujet sera brûlant, la forme parfois comique, et sa thèse sera défendue.»

Michael Moore a permis au documentaire de se faire une place au soleil, grâce surtout à Fahrenheit 911, qui, malgré ses défauts, a cumulé des recettes astronomiques de 222 millions de dollars après avoir obtenu la Palme d'or en 2004. En ces temps d'effritement du pouvoir à Washington et de constat d'échec en Irak, l'influence de Moore est peut-être plus grande que jamais. Mais qu'en est-il de sa crédibilité?

Il est difficile de prévoir dans quelle mesure la réputation de Michael Moore sera entachée par les allégations de Manufacturing Dissent. Il ne s'agit pas du premier coup porté à ce trublion sympathique. Michael Moore est-il un documenteur? La réponse, à mon avis, appartient à chacun de nous.

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Manufacturing Dissent doit être présenté à Canal D, le 5 août, à 19 h.