Marc-André Lussier LA PRESSE

On ne m'avait pas dit beaucoup de bien de Music and Lyrics, sinon qu'il y avait là-dedans une séquence musicale formidablement kitsch. Il est vrai que cette comédie sentimentale, dont les têtes d'affiche sont Hugh Grant et Drew Barrymore, ne casse rien.

Cela dit, il ne faut pas attendre très longtemps avant d'avoir droit à la scène recommandée, un vidéoclip tourné «à la manière» des années 80, chanson accrocheuse à la clé. Ce faux clip, plus vrai que nature, est tellement représentatif de cette décennie - généralement honnie sur le plan culturel - que je n'ai pu faire autrement que d'aller creuser un peu dans mes propres souvenirs.

À l'heure où The Police termine à peine sa virée musicale en ville; au moment où la nostalgie des années 80 commence à occuper de plus en plus d'espace dans l'imaginaire collectif, je me suis surpris à me demander ce qui reste aujourd'hui de cette époque sur le plan cinématographique.

La question me chicote d'autant plus que cette décennie correspond aussi à l'émergence de ma propre vocation de jeune cinéphile boulimique.

Si les années 60 furent celles de la Nouvelle Vague; et les années 70, celles du dernier âge d'or du cinéma américain; à quel courant devrait-on associer le cinéma des années 80? La réponse n'est vraiment pas évidente. La plupart de ceux qui ont contribué à définir l'esthétisme de cette époque ont en effet eu bien du mal, il me semble, à maintenir le cap.

Leos Carax, par exemple, n'a tourné que trois longs métrages après avoir été révélé par Boy Meets Girl en 1984. Roland Joffé, qui avait commencé sa carrière de façon spectaculaire avec The Killing Fields et The Mission (Palme d'or à Cannes en 1986), en est maintenant réduit à tourner des séries Z de type Captivity.

Et puis il y a Jean-Jacques Beineix, la figure emblématique du cinéma des années 80 à mon sens. Le réalisateur de Diva a d'ailleurs publié cette année Les chantiers de la gloire *, une autobiographie fascinante dans laquelle il nous entraîne à l'intérieur même de son processus créatif, tout en réfléchissant sur l'évolution d'une industrie qui a subi de profondes transformations.

Quand je pense à Beineix, dont le plus grand succès fut 37,2 le matin, il me vient à l'esprit un titre plus que tout autre: La lune dans le caniveau, son film «maudit».

Deux ans après Diva, qui avait profondément marqué les courants esthétiques de l'époque, Beineix a connu un échec retentissant avec son adaptation cinématographique d'un roman sombre de David Goodis. Présenté en compétition officielle au festival de Cannes en 1983, son deuxième long métrage - très attendu il va sans dire - fut si violemment accueilli qu'on se demande comment un être normalement constitué peut s'en remettre. Gérard Depardieu, qui partageait l'affiche avec Nastassja Kinski, avait même publiquement désavoué le film (sans parler de feu Daniel Toscan du Plantier, alors grand patron de la Gaumont!) et les projections dans le Palais des festivals s'étaient déroulées dans un climat pour le moins houleux. Un désastre. Total. Sans appel.

Quand, quelques mois plus tard, j'ai enfin vu La lune dans le caniveau au Festival des films du monde de Montréal (c'était l'époque où tous les gros morceaux présentés sur la Croisette se retrouvaient systématiquement dans la programmation du FFM), j'ai été subjugué par la beauté intrinsèque de ce film. Que j'ai évidemment dû défendre à peu près tout fin seul dans mon cercle d'amis.

Jusqu'à tout récemment, je n'avais même jamais voulu revoir ce film par crainte d'altérer le beau souvenir que j'en gardais.

J'ai finalement revu ma Lune il y a quelques jours en DVD (disponible en Zone 2 uniquement - lecteur multizones requis). J'ai été conquis de la même façon qu'il y a 24 ans. Les images, composées avec un soin maniaque, restent aussi stupéfiantes; les évocations, aussi puissantes; et Nastassja Kinski, en femme de rêve rouge Ferrari, et Victoria Abril, en femme de chair, sont amoureusement filmées. Et si j'avais Gérard Depardieu devant moi, je lui conseillerais franchement de revoir ce film. Car la caméra de Philippe Rousselot l'a beaucoup aimé aussi.

La lune dans le caniveau sera-t-elle un jour réhabilitée? J'en doute. La place qu'occupe un film dans l'histoire du cinéma tient parfois aussi à la personnalité de celui qui l'a réalisé. Et Beineix n'a pas que des admirateurs. Il n'empêche qu'avec seulement six longs métrages en 25 ans de carrière (Mortel transfert remonte à 2001), le cinéaste, tout comme plusieurs de ses collègues qui ont émergé à cette époque, ne semble pas avoir eu l'espace nécessaire pour s'exprimer à sa guise. Peut-être ses images sont-elles trop grandes. Comme l'étaient celles que nous nous forgions dans nos têtes au cours de cette décennie mal-aimée...

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* Éditions Fayard