Marc Cassivi

Qui est riche? Qui est pauvre? Il en a beaucoup été question dans ce journal cette semaine. Ce n'est sans doute pas l'excellent dossier de La Presse qui a inspiré une candidate conservatrice de Québec, Myriam Taschereau, à déclarer au Soleil que «les artistes sont gâtés».

Si Mme Taschereau avait lu le journal, elle aurait peut-être compris qu'on ne va pas loin avec 16 000$ (le revenu annuel moyen d'un membre de l'Union des artistes) et pas beaucoup plus avec 20 000$ (le revenu annuel médian des artistes québécois selon le ministère de la Culture). La richesse est une chose toute relative, semble-t-il. Mais, comme dirait ma mère, «pousse mais pousse égal».

Si l'on se fie à la ministre du Patrimoine Josée Verner, qui s'est confiée cette semaine à ma consoeur du Soleil Julie Lemieux, les compressions du gouvernement Harper dans les programmes culturels n'intéressent personne. «Les gens ne m'en parlent pas. Et quand ils m'en parlent, je n'oserais même pas répéter ce qu'ils disent à ce sujet.» Sous-entendu: les petites misères des artistes gâtés n'émeuvent que les journalistes gauchistes des grands centres urbains.

Ce qui m'étonne le plus dans les contrecoups des coupes dans les programmes culturels, c'est la facilité avec laquelle les conservateurs ont réussi à en détourner le sens pour flatter l'électorat de droite. On ne parle plus aujourd'hui que d'argent, de pauvreté et de richesse. Et de ces artistes «gâtés» qui se plaignent le ventre plein. On en achète du Kraft Dinner avec 16 000$.

«Pourquoi mes impôts serviraient-ils à faire vivre des artistes? S'ils ne sont pas capables de survivre sans mes impôts, c'est qu'ils ne méritent pas de vivre de leur art», lit-on de plus en plus dans les blogues et les pages d'opinions des journaux. Dans les tribunes téléphoniques de certaines radios, on est beaucoup moins poli.

Ce n'est pas tant ce discours simpliste, convenu et sans nuance qui m'interpelle, mais le fait que la censure pratiquée par le gouvernement Harper ait été complètement évacuée du débat public. Il s'agit pourtant du noeud du problème de ces compressions budgétaires.

Comme tout le monde dans le milieu du cinéma, je regrette que l'Institut national de l'image et du son (INIS) ait vu le quart de son budget amputé par les conservateurs. Les décisions à courte vue caractérisent malheureusement ce gouvernement. Mais ce qui reste le plus scandaleux est l'élimination des programmes PromArt et Routes commerciales, destinés au rayonnement de la culture à l'étranger, pour des motifs idéologiques.

Le gouvernement conservateur juge qu'il est de ses prérogatives de déterminer ce qu'il est, ou non, convenable de soutenir financièrement selon des critères moraux qu'il a lui-même établis. On ne parle plus d'artistes gâtés ou pas gâtés. On parle de censure. Or, Josée Verner ne sait pas faire la différence entre la censure et sa ceinture en simili cuir. Et Myriam Taschereau de Québec?

Yves Lever, lui, en connaît un bout sur le sujet. Il en a fait sa spécialité. Cet historien, auteur de nombreux ouvrages dont Le dictionnaire de la censure au Québec, vient de faire paraître aux éditions du Septentrion Anastasie ou la censure du cinéma au Québec. Ce livre savant est la suite logique d'un documentaire, Les ennemis du cinéma, auquel a participé Lever et qui a pris l'affiche en mars dernier, au moment même où le projet de loi C-10 du gouvernement conservateur commençait à faire des vagues.

«Aux origines, la censure au cinéma est venue des autorités catholiques qui ont demandé au gouvernement de créer un organe de censure afin d'éliminer les mauvais films, dit-il. Il est intéressant de voir qu'avec le projet de loi C-10, ce sont aussi des groupes religieux qui veulent convaincre le gouvernement d'interdire des oeuvres jugées inacceptables ou contraires à la morale.»

Yves Lever estime que le projet de loi C-10 ouvre sans aucun doute la porte à la censure cinématographique. «Il n'y a pas de doute possible lorsqu'on interdit une oeuvre de cette façon, au nom de considérations morales. La censure vient toujours d'une autorité qui évalue le bien commun, le beau et le vrai, et qui veut imposer sa vision à tout le monde.»

M. Lever est aussi d'avis que les coupes dans les programmes destinés au rayonnement de la culture à l'étranger peuvent être assimilées à de la censure. Il précise que les tribunaux ont décidé au début des années 60 que le consensus social, et non le gouvernement, devait déterminer les limites de ce qui est «acceptable». «En 1959, le Code criminel a redéfini la notion d'obscénité, rappelle-t-il. Il a été déterminé que c'était à la société d'évaluer son seuil de tolérance en la matière.»

Depuis quelques mois, le gouvernement Harper semble s'appuyer davantage sur son propre seuil de tolérance que sur celui de la société pour motiver ses décisions. Mais Yves Lever ne croit pas que cette tendance à la censure soit «raisonnée» ou «réfléchie». «Il s'agit davantage à mon avis de stratégies d'un gouvernement qui veut conserver le pouvoir», dit-il.

Le plus inquiétant, c'est que ça semble fonctionner.