Marc-André Lussier LA PRESSE

Je n'apprendrai rien à personne en révélant que l'aspect le plus controversé du travail d'un critique est d'attribuer une cote d'appréciation. Jamais assez haute aux yeux des uns (parmi lesquels les distributeurs); souvent complaisante aux yeux de certains autres, l'évaluation d'une oeuvre, illustrée par un chiffre ou des étoiles, prête flanc à diverses interprétations. Et donne parfois lieu à de vives contestations.

«Quand, en tant que critique, nous accordons une cote dans un journal ou sur une autre plateforme, celle-ci est généralement ponctuelle et ne vit que le temps de sa publication ou de la carrière du film en salle. Chez Médiafilm, l'exercice est un peu différent, dans la mesure où la cote que nous attribuons est liée à un film pour toujours. Celle-ci revient à la surface de façon récurrente.»

Cette citation est de Martin Bilodeau. Outre sa fonction de chroniqueur cinéma au Devoir, Martin est le rédacteur en chef de Mediafilm.ca, un organisme dont l'une des multiples fonctions est d'attribuer à tous les films les fameuses cotes allant de 1 (chef-d'oeuvre) à 7 (minable), auxquelles s'abreuvent à peu près tout ce que le Québec compte de télé-horaires. On célèbre cette année le 40e anniversaire de naissance de ce système d'évaluation.

Tellement bien implantée dans nos moeurs collectives qu'on en oublie presque son caractère unique, cette échelle de 1 à 7 est l'oeuvre d'un homme, le regretté Robert-Claude Bérubé. Dès janvier 1968, ce dernier a inauguré ce système pour mettre en évidence une appréciation artistique sur tous les films présentés chez nous, mais aussi une appréciation sur leur valeur «humaine et chrétienne». Jusqu'en 1999, Communications et Société, l'organisme dont Médiafilm est une division, était en effet connu sous le nom de l'Office des communications sociales. Son premier mandat, établi en 1956, fut de «coordonner les efforts de tous les diocèses français du Canada pour la solution des problèmes moraux et spirituels posés par le cinéma, la radio et la télévision». *

Ainsi, chaque fiche rédigée sur un film comportait aussi au départ un petit commentaire d'ordre moral qui devait refléter le point de vue de l'Église. Les gens de Médiafilm ayant eu la bonne idée de regrouper, à l'occasion de cet anniversaire, tous les films recensés en 1968 dans un petit fascicule destiné aux journalistes, la lecture, aujourd'hui, de certains passages fait évidemment sourire. Rachel, Rachel de Paul Newman (cote 3): «Le film semble attribuer une valeur bénéfique à un acte immoral et présente une image faussée du sentiment religieux.» Rosemary's Baby de Roman Polanski (cote 3): «L'histoire donne lieu à des allusions irrespectueuses à l'endroit de la religion...» The Thomas Crown Affair de Norman Jewison (cote 4): «Les personnages principaux mènent une vie amorale.» 2001: A Space Odyssey de Stanley Kubrick (cote 2): «Le film présente des éléments d'émerveillement devant les mystères de la création et le génie créateur de l'homme.»

Seule subsiste évidemment aujourd'hui l'appréciation artistique, libre de toute attache ecclésiastique. Les gens de Médiafilm travaillent aussi en collégialité de manière à établir une cote qui reflète le «diagnostic critique». Pour les films étrangers, on tiendra en outre compte des critiques déjà publiées dans le pays d'origine pour établir la cote. Pour les primeurs hollywoodiennes et québécoises, sur lesquelles Médiafilm doit se prononcer aussi rapidement que les médias traditionnels, on consultera parfois des personnes ressources à l'extérieur de l'organisme afin d'établir une cote reflétant le plus justement l'accueil critique général.

Il n'y a pas de système de révision comme tel, mais il arrive parfois qu'on modifie une cote au fil des ans, soit pour octroyer le statut de «chef d'oeuvre» à un film d'abord classé remarquable (c'est le cas de 2001: A Space Odyssey), soit pour faire passer à la catégorie «remarquable» un film d'abord classé «très bon» (c'est le cas de Rosemary's Baby). Qu'on soit d'accord avec les évaluations ou non, nul ne peut contester que le mandat de l'organisme, à qui pratiquement tous les médias font aujourd'hui appel (Médiafilm fournit en outre les horaires des salles de cinéma publiés dans La Presse et mis en ligne sur Moncinema.ca), est honoré de façon sérieuse et très crédible. Mais que de chemin parcouru en 40 ans!

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* Dictionnaire du cinéma québécois (Michel Coulombe et Marcel Jean, éditions Boréal).