Publié le 13 févr. 2009
Marc-André Lussier LA PRESSE

C'est toujours la même histoire. Des producteurs américains s'enthousiasment pour l'oeuvre d'un cinéaste étranger, acceptent de travailler avec lui sur un projet aux États-Unis, et collaborent magnifiquement pendant tout le processus créatif.

Puis, le jour où l'estimé réalisateur leur présente le premier montage de son film, les discussions achoppent, les visions ne concordent plus. Le plus étrange alors, c'est que les raisons mêmes pour lesquelles ces partenaires américains admirent les longs métrages précédents de ces créateurs venus d'ailleurs deviennent des écueils quand vient le moment de mettre le nouveau film en marché pour «leur» public.

Emir Kusturica a déjà connu ce genre d'expérience avec Arizona Dream. Wim Wenders aussi à l'époque de Until the End of the World. Le seul film américain qu'a réalisé le maître chinois Chen Kaige, Killing Me Softly, s'est retrouvé sur les rayons des détaillants de DVD avant même que le cinéaste n'ait eu le temps de se rendre à l'aéroport pour monter dans l'avion qui le ramenait chez lui.

Cette année, c'est au tour de Bertrand Tavernier de goûter à cette médecine. Son plus récent film, In the Electric Mist, existe désormais dans deux incarnations différentes: une version «internationale» de 117 minutes, présentée plus tôt cette semaine dans la compétition officielle de la Berlinale, et une version «nord-américaine» de 100 minutes, qui sortira directement en DVD le 24 mars.

La première fut supervisée par Tavernier lui-même; la seconde par le producteur américain Michael Fitzgerald, un homme dont on dit qu'il fait habituellement preuve de bon goût. Le cinéaste français n'a d'ailleurs pas hésité à accorder sa confiance à cette personne qui, au cours de sa carrière, a fait des choix très respectables, en marge de la machine hollywoodienne. Fitzgerald a notamment produit deux films de John Huston (Wise Blood, Under the Volcano), de même que, plus récemment, The Pledge de Sean Penn et The Three Burials of Melquiades Estrada de Tommy Lee Jones, aussi tête d'affiche d'In the Electric Mist.

Lorsque j'ai soulevé l'existence de ces deux montages au cours de la conférence de presse qui suivait la projection de la version «internationale» de ce film noir tiré du roman de James Lee Burke, le réalisateur de La vie et rien d'autre ne voulait visiblement pas s'avancer en terrain miné. «En effet, le coproducteur américain détient les droits de diffusion pour l'ensemble du territoire nord-américain, s'était contenté de dire le cinéaste. Donc, il y aura un DVD! Si vous trouvez cela malheureux, rien ne vous empêche de l'écrire!»

Une source bien informée m'a indiqué que le vénéré cinéaste préférait ne pas trop faire de vagues avec cette histoire; qu'une entente aurait été conclue entre les deux parties le jour où leurs points de vue se sont révélés inconciliables. Ce qui m'incite à croire que la séparation, pour douloureuse qu'elle ait été, se serait quand même déroulée dans un climat de respect mutuel.

Il aurait ainsi été entendu que le producteur américain aurait le droit de regard final (le fameux «final cut») pour une version distribuée sur le territoire nord-américain. En échange, le cinéaste français aurait eu carte blanche pour la version distribuée partout ailleurs. Tavernier affirme d'ailleurs que sa version correspond tout à fait au film qu'il voulait faire.

Le hic, c'est qu'une fois de plus, le Québec est un peu coincé au milieu de toute cette histoire. Au cours d'une conversation impromptue, alors qu'il s'apprêtait à quitter la salle des conférences, Bertrand Tavernier m'a dit être absolument certain que le territoire québécois était exclu de la clause nord-américaine. Les vendeurs français ont aussi tenu le même discours. Ils m'ont en outre confirmé que les droits étaient encore disponibles pour quiconque voudrait distribuer le film au Québec.

Il semblerait pourtant que les choses ne soient pas aussi simples. Vérifications faites, la version américaine d'In the Electric Mist sera bel et bien disponible le mois prochain en DVD chez nous, en anglais seulement, comme partout ailleurs en Amérique du Nord. On peut d'ailleurs déjà trouver le titre en prévente sur les sites internet des grands détaillants québécois. C'est dire que la «clause Québec» ne s'appliquerait probablement qu'à la version internationale. Or, aucun distributeur d'ici n'en a encore acquis les droits. À mon humble avis, il serait d'ailleurs fort étonnant qu'elle trouve preneur. Comment convaincre des spectateurs d'aller voir six mois ou un an plus tard la «vraie» version d'un film qu'ils auront déjà pu voir en DVD?

Et puis, se pourrait-il que cette version américaine puisse quand même avoir des vertus? Cela reste à voir. On me dit que Tavernier serait un peu ambivalent à cet égard, qu'il ne serait pas encore tout à fait prêt à renier cet enfant élevé par un autre.

N'empêche. Cette histoire illustre à quel point les cinéastes venus d'ailleurs s'exposent à une réalité différente dès qu'ils s'aventurent à l'intérieur du système américain. Pour tout dire, ils ont rarement droit à un happy end.