Marc Cassivi LA PRESSE

Inglourious Basterds, de Quentin Tarantino, était peut-être le film le plus attendu de la compétition du Festival de Cannes. L'objet de toutes les spéculations, une distribution de stars internationales, un sujet - la Seconde Guerre mondiale - atypique pour un cinéaste iconoclaste et imprévisible.

Le verdict? Une belle réussite. À un point tel qu'une deuxième Palme d'or n'est pas exclue, 15 ans plus tard, pour le réalisateur de Pulp Fiction.

Inglourious Basterds, campé en France sous l'Occupation, suit une bande de soldats juifs américains déguisés en civils (dits «les Bâtards»), menés par le lieutenant Aldo Raine (Brad Pitt) et semant la terreur chez les nazis. Parallèlement est racontée l'histoire de Shosana Dreyfus (convaincante Mélanie Laurent), qui veut venger sa famille, assassinée par le colonel SS Hans Landa (Christoph Waltz, formidable).

Film de guerre puissant et maîtrisé, qui rend hommage aux westerns spaghetti - musique d'Ennio Morricone à l'appui -, Inglourious Basterds est tel qu'annoncé sordide, cynique et archi violent, grandiloquent et ambitieux, mais aussi grandiose et majestueux.

Quentin Tarantino, 46 ans, s'y trouve au sommet de sa forme, dans un cinéma de référence pleinement assumé, varié et foisonnant, qui se révèle bien plus riche que le bain de sang dépeint par la bande annonce trompeuse de ce film-événement.

L'enfant-terrible du cinéma américain propose une mise en scène particulièrement soignée et un scénario, qui a mis dix ans à voir le jour, dense et inventif malgré quelques invraisemblances.

Inglourious Basterds, tourné en Allemagne, porte une signature évidente. Plans serrés, bande sonore à l'avant-plan (dont Cat People de David Bowie), exploitation de sous-genres, arrêts sur image pour l'introduction de personnages qui apparaissent et disparaissent aux grés de chapitres plus ou moins longs.

On retrouve, avec grand bonheur, l'humour décalé de Tarantino et son goût immodéré pour le sang et le gore (les «Bâtards» scalpent des nazis de façon explicite). Certaines scènes sont d'un goût douteux, mais il y a à la fois une élégance et une retenue dans la vision d'ensemble.

Le cinéaste évite l'écueil de la caricature outrancière, même si ses personnages - celui d'Adolf Hitler, notamment - sont soulignés à gros traits. Brad Pitt, avec un accent du sud très appuyé, se tire bien d'affaire grâce à un jeu volontairement cartoonesque. Mais c'est Christoph Waltz, dans le rôle du commandant Landa, qui vole la vedette. «Sans lui, il n'y aura pas pu y avoir de film», a reconnu Quentin Tarantino en conférence de presse.

Inglourious Basterds, qui emprunte son titre (volontairement mal épelé) à une oeuvre d'Enzo Castellari, peut-il être décrit comme un film fantasmé sur la vengeance du peuple juif?

«Je ne le définirais pas exactement comme ça, mais il y a certainement une part de ce fantasme dans le film», répond le cinéaste de sa voix nerveuse et haut perchée. «En tant que Juif, je peux vous dire que ce film s'apparente pour moi à de la pornographie cachère», ajoute avec humour l'acteur Eli Roth, qui incarne l'un des Bâtards.

Métaphore de la puissance du cinéma, «assez fort pour mettre un terme au IIIe Reich», ce long métrage de 2 h 30 bien tassées a la particularité d'avoir été tourné dans les différentes langues de ses protagonistes: en français, allemand et anglais. «Si Spielberg avait vu mon film, je suis convaincu qu'il aurait tourné Schindler's List en allemand», confiait Tarantino à la presse, plus tôt cette semaine.

Révélé à la Quinzaine des réalisateurs par Reservoir Dogs, en 1992, à 29 ans, avant de remporter la Palme d'or, deux ans plus tard, pour Pulp Fiction, Quentin Tarantino est un enfant de Cannes. «C'est toujours l'objectif, toujours le rêve. Il n'y a aucun autre endroit comme Cannes pour un cinéaste. C'est le nirvana. Toute la presse internationale est là, de l'Islande, du Groenland, de Finlande, même du Canada! C'est un pays le Canada?» dit-il en souriant à Mike Myers, le célèbre acteur comique torontois, qui tient un petit rôle de stratège militaire britannique dans le film.

Comment Tarantino en est-il arrivé à travailler avec Brad Pitt? «Artistiquement, on se reluquait depuis longtemps, explique le réalisateur sur un ton badin. On s'échangeait de longs regards d'un côté à l'autre de la pièce. «Je t'aime bien. Tu m'aimes aussi?» Je n'écris pas des rôles pour des acteurs en particulier. Les personnages s'imposent d'abord. Ensuite, je choisis les interprètes. À mi-chemin du scénario, j'ai réalisé que je tenais un rôle sur mesure pour Brad. Et je me suis mis à angoisser qu'il ne l'accepterait pas...»

«Tu m'as séduis au premier Hello», lui lance Brad Pitt.

- Et toi au premier Bonjour (en français).

- Je t'aime, je t'aime, je t'aime (toujours en français).»

Un Resnais flyé

Les herbes folles, aussi en compétition, ne pouvait être qu'un film d'Alain Resnais. Le vétéran de la Nouvelle Vague, 86 ans, y retrouve ses complices habituels. Sa compagne Sabine Azéma, en chirurgienne-dentiste passionnée d'aviation, qui se fait voler son portefeuille. Et André Dussolier, en homme étrange qui le retrouve et tient à rencontrer celle à qui il appartient.

La proposition initiale est séduisante, mais ne tient malheureusement pas toutes ses promesses. Entre fantasme et réalité, Resnais navigue plus ou moins aisément, offrant comme c'est son habitude beaucoup de questions pour peu de réponses.

On retiendra quelques répliques savoureuses, et un état d'esprit singulier, mais l'énigmatique cinéaste de L'année dernière à Marienbad, qui flye peut-être davantage que jamais, nous laisse seuls à méditer, quelque part dans les nuages.