Marc Cassivi LA PRESSE

En 2005, Michael Haneke croyait tenir la Palme d’or avec le brillant Caché. L’avis de la presse était quasi unanime – comme cette année avec Un prophète de Jacques Audiard – et le cinéaste autrichien avait fini par y croire. Au moment de l’annonce du palmarès, la déception se lisait sur son visage.

Jeudi, le cinéaste de Code inconnu et de Funny Games présentait en compétition Le ruban blanc, une œuvre austère et cérébrale, magnifiquement filmée, aux forts accents bergmaniens. Ce drame de mœurs sévère, tourné principalement en plans fixes, en allemand, sans musique, est campé dans un village très strict du Nord de l’Allemagne, peu avant la Première Guerre mondiale.

Michael Haneke y traite de thèmes récurrents dans sa filmographie – la mémoire, la honte, l’aliénation, la transmission des valeurs –, de manière plus froide et plus sobre encore qu’à son habitude. Pas de grands coups d’éclats, pas de violence excessive, que les suggestions évasives de l’image en noir et blanc.

Grand Prix du jury pour La pianiste en 2001, Prix de la mise en scène pour Caché, cette fois-ci sera-t-elle la bonne? «Vous allez me tuer!», a répondu Haneke lorsque questionné en conférence de presse sur ses chances de remporter la Palme d’or.

Le ruban blanc, premier long métrage de l'Autrichien tourné dans sa langue maternelle depuis Funny Games, aussi en compétition à Cannes en 1997, s'intéresse en filigrane à la montée du fascisme, en illustrant comment la génération qui a embrassé le nazisme a été élevée dans un climat de terreur.

«Je ne veux pas que le film soit seulement interprété comme une oeuvre sur le fascisme, dit Haneke. C’est l’histoire d’enfants parfaitement convaincus des idéaux que leur transmettent leurs parents. Lorsqu’on pense savoir ce qui est juste, on devient inhumain. C’est la racine de toute forme de terrorisme, politique ou religieux.»

Est-ce qu’Isabelle Huppert, présidente du jury et grande admiratrice de Haneke, avec lequel elle a remporté un prix d’interprétation à Cannes pour La Pianiste, jugera  plus sévèrement son travail, de peur de passer pour complaisante? On verra. Le ruban blanc est une oeuvre forte, sans être à mon sens aussi puissante que Caché ou La pianiste.

Le jury sera sans doute sensible à sa mise en scène extrêmement soignée, à ses dialogues brillants et terrifiants – en particulier une tirade misogyne du médecin du village –, ainsi qu’à sa fin ouverte et ambigüe. «C’est mon devoir de poser des questions, pas de donner des réponses», tranche Michael Haneke. Bien dit.

De l’emploi du temps

Xavier Giannoli, 37 ans, remarqué en compétition en 2006 avec le charmant Quand j'étais chanteur, propose un nouveau film intimiste et mélancolique, À l’origine, inspiré d’un fait divers.

Un petit escroc sans envergure (François Cluzet) s’enferme dans une spirale de mensonges et berne toute une ville en se faisant passer pour le chef de chantier d’une autoroute dans le Nord de la France. Qui démêlera le vrai du faux?

Habilement filmé, tendu et fin, À l’origine rappelle, par son propos et sa forme, L’emploi du temps de Laurent Cantet. Le film de Giannoli, plus conventionnel, est moins abouti, mais témoigne néanmoins de la bonne tenue des films français en compétition cette année.

Humour absurde pour conflit absurde

Prix du jury en 2002 pour Intervention divine, sur l’absurdité du conflit israélo-palestinien, l’acteur-cinéaste Elia Suleiman remet ça, et de belle façon, avec The Time That Remains, portrait autobiographique d’une famille arabe chrétienne de Nazareth, de la fondation d’Israël à nos jours.

Cette comédie dramatique joyeusement décalée témoigne, force métaphores et traits d’esprit à l’appui, de la situation absurde des populations palestiniennes en Israël. En quatre temps, de 1948 à 2008, Elia Suleiman rappelle l’histoire de sa propre famille, de son père militant torturé, de son propre exil forcé, de sa mère esseulée à la fin de sa vie.

La répétition de ses effets de mise en scène fait écho au cycle incessant de la violence au Moyen Orient. La démarche chaplinienne de Suleiman, formidable pince-sans-rire dans un nouveau rôle muet, et les brillants tableaux drolatiques se son film – il enjambe le mur de sécurité en faisant un saut à la perche – ne sauraient faire oublier que derrière la comédie absurde se cache un drame absurde.