Marc Cassivi LA PRESSE

À l'heure des bilans, ça spécule sur la Croisette comme les cognoscenti de la veille des séries de la Coupe Stanley. Qui aura la Palme d'or? Ça peut aller d'un bord comme de l'autre...

Un jury présidé par une Française, Isabelle Huppert, osera-t-il sacrer deux films français de suite (le favori des festivaliers, Un prophète de Jacques Audiard, après Entre les murs de Laurent Cantet en 2008)?

La présidente, prétendument en froid avec Quentin Tarantino pour un rôle perdu dans Inglourious Basterds, voudra-t-elle faire taire les rumeurs en cautionnant son film? Craindra-t-elle d'être taxée de complaisance si elle fait triompher Le ruban blanc de son ami Michael Haneke? Aura-t-elle une réelle emprise sur son jury?

La vérité, c'est qu'on n'en sait rien. Le jury est souverain et en vaut bien un autre. Le palmarès sera le fruit de sept jurés, en plus de la présidente, nécessairement en désaccord et condamnés à s'accorder.

Feront-ils des choix formalistes ou instinctifs? Consensuels ou controversés? Récompenseront-ils l'audace ou la sobriété? On verra ça demain, alors qu'Isabelle Adjani remettra l'ultime récompense du cinéma d'auteur à l'un des 20 cinéastes de la compétition.

Sans avoir vu encore Map of the Sounds of Tokyo d'Isabel Coixet et Visage de Tsai Ming-liang, je me contenterai, non pas de spéculer, mais de partager avec vous mon palmarès tout personnel de ce 62e Festival de Cannes.

Palme d'or

Un prophète de Jacques Audiard. LE coup de coeur du Festival. Le récit puissant de l'ascension fulgurante en milieu carcéral français d'un sans-abri illettré de 19 ans, qui tombe sous la coupe de mafieux corses avant de devenir lui-même caïd. Deux heures et demie de pur délice cinématographique, dans le style lancinant de Jacques Audiard (Sur mes lèvres, De battre mon coeur s'est arrêté). Une oeuvre d'une réalité brutale, au rythme constant, captivant, appuyée par des effets oniriques mesurés et une bande-son irrésistiblement inquiétante. Un grand film, brillant et subtil, qui évite les clichés du «film de prison».

Grand Prix

Antichrist de Lars Von Trier. Le film brutal, cru, sulfureux, excessif et cauchemardesque d'un plasticien de génie. Un brillant exercice de style, baroque, dense, visuellement splendide, d'une violence sordide qui donne dans l'automutilation génitale autant que dans le délire satanique. Une œuvre sombre, glauque, inquiétante, oppressante, charnelle et impudique, où l'on retrouve, poussé à l'excès, le goût prononcé de Lars Von Trier pour la provocation, la prétention, la violence et l'humour noir. Il était écrit dans le ciel que cette fable déjantée sur la descente aux enfers d'un couple en deuil d'un enfant serait très mal accueillie par une partie des festivaliers. Si le Danois gagne la Palme d'or, ça va crier au scandale, mes amis...

Prix du jury

Inglourious Basterds
de Quentin Tarantino. En France, sous l'Occupation, une bande de soldats juifs américains déguisés en civils sème la terreur chez les nazis. Film de guerre puissant et maîtrisé, qui rend hommage aux westerns spaghetti, Inglourious Basterds est tel qu'annoncé: sordide, cynique et archi-violent, grandiloquent et ambitieux, mais aussi grandiose et majestueux. Du cinéma de référence pleinement assumé, brillant et foisonnant, qui marque le retour en force de l'auteur de Pulp Fiction.

Prix d'interprétation masculine

Tatar Rahim est époustouflant dans son premier rôle au cinéma, celui de Malik, jeune sans-abri qui fait ses «classes» en prison dans Un prophète, de Jacques Audiard. L'inquiétude, l'isolement, l'insouciance, la montée en puissance: tout se lit dans la démarche et le visage de ce fabuleux interprète, dont le physique évoque un croisement entre Zinedine Zidane et Vincent Cassel.

Mention spéciale à Christoph Waltz, irrésistible dans le rôle du commandant SS Hans Landa, le «chasseur de juifs» d'Inglourious Basterds de Quentin Tarantino. Aussi à l'aise dans un registre burlesque que dramatique, et en quatre langues s'il vous plaît.

Prix d'interprétation féminine

Charlotte Gainsbourg opère une transformation terrifiante dans Antichrist, de Lars Von Trier. Tendue et désespérée, elle donne une formidable acuité à ce rôle de mère endeuillée de son jeune fils qui sombre dans la dépression puis dans une violente psychose. Je ne verrai jamais plus cette actrice fragile de la même façon.

Mentions spéciales à l'étonnante Katie Jarvis, actrice non professionnelle de Fish Tank, d'Andrea Arnold, pour son rôle de Mia, adolescente révoltée de 15 ans, et à Imelda Staunton, la mère juive caricaturale et hilarante de Taking Woodstock, d'Ang Lee.

Prix de la mise en scène

Le ruban blanc, de Michael Haneke. Une œuvre austère et cérébrale, magnifiquement filmée, tournée principalement en plans fixes, en noir et blanc, sans musique. Le récit de troublants événements dans un village très strict du nord de l'Allemagne, peu avant la Première Guerre mondiale. Le cinéaste de Caché et de La pianiste explore le thème de la déshumanisation et se montre plus froid et plus sévère encore qu'à son habitude. Une mise en scène extrêmement soignée, sans coups d'éclat, sans violence excessive, marquée par l'intrigante suggestion de l'image monochrome.

Prix du scénario

Taking Woodstock, d'Ang Lee. Une comédie drôlement amusante, à l'humour fin et aux dialogues savoureux, livrés par des personnages fort originaux. Le scénariste James Schamus, grand complice d'Ang Lee depuis ses débuts, raconte sur un ton léger l'histoire véridique - et hallucinante - d'Elliot Tiber, un jeune homme réservé qui a réussi à attirer dans un champ de son village de Bethel un événement rock dont on parle encore 40 ans plus tard.

Prix du meilleur espoir québécois

D'accord, ce n'est pas un vrai prix. Mais il me fallait souligner le passage remarqué de J'ai tué ma mère à la Quinzaine des réalisateurs. Le film de Xavier Dolan n'est pas parfait, tant s'en faut : il fourmille de tellement d'idées, de tellement d'effets de style, que c'en est trop (la scène de dripping à la Jackson Pollock entre les deux amants m'a semblé particulièrement superflue). Le jeune cinéaste a les défauts de ses qualités. La façon avec laquelle il exhibe volontairement à l'écran son narcissisme en irritera plusieurs. Mais il a eu l'intelligence de ne pas se donner le beau rôle. Sa mise en scène est truffée d'étonnantes trouvailles, son scénario, même s'il s'étire indûment, est brillamment ficelé, et ses dialogues sont d'une précision inouïe. La partition qu'il offre à jouer à Anne Dorval est magnifique. Écrire un premier film avec autant d'aplomb, à
17 ans, le réaliser avec autant de verve à 19 ans, est un exploit. Xavier Dolan est une révélation.

Prix de la vacuité

La nature a horreur du vide, alors elle le remplit avec n'importe quoi, disait le philosophe. Ainsi va Enter the Void, du Français d'origine argentine Gaspar Noé (Irréversible), exercice de style ingénieux mais fastidieux et racoleur qui tourne à vide. D'une profonde vacuité, ce film tourné à Montréal (qui passe pour New York) et à Tokyo, malgré ses indéniables qualités formelles, transpire l'esbroufe et lasse profondément à force de répétitions. Dans ce long métrage présenté hier en compétition, Gaspar Noé se regarde filmer, en plongée, avec force effets stroboscopiques et excès de caméra témoin, suivant dans la vie puis au-delà du trépas, un jeune junkie américain en exil à Tokyo. Du sexe, de la dope et un scénario mince, mince, mince.

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