Marc Cassivi LA PRESSE

Il y a des phrases qui rassurent et des phrases qui inquiètent. Lorsque le 31 mars, à l'occasion d'un déjeuner-causerie de l'Académie canadienne du cinéma et de la télévision, le nouveau président de la SODEC, François Macerola, a déclaré que l'organisme devait se défaire de son «étiquette de film d'auteur» pour embrasser une plus grande diversité de styles et de genres, le milieu du cinéma a sursauté.

«Je ne vois pas pourquoi la SODEC serait moins fière d'investir dans De père en flic que dans J'ai tué ma mère de Xavier Dolan. Je ne veux pas que des films rentables soient laissés à Téléfilm», a ajouté M. Macerola, ne laissant planer aucun doute sur le virage commercial qu'il souhaite emprunter.

Il a eu beau ajouter, paradoxalement, n'avoir «aucune velléité de réduire l'implication financière de la SODEC dans les projets de films d'auteur», le mal était fait. D'autant plus qu'il s'agissait de sa première allocution publique depuis sa nomination en novembre 2009. Il venait de donner le ton à sa présidence.

Dans une pétition intitulée «Les habits neufs de la SODEC», quelque 80 cinéastes et artisans du milieu du cinéma s'inquiètent des récents propos de François Macerola. Leurs inquiétudes sont fondées. Alors qu'il était directeur général de Téléfilm Canada, entre 1995 et 2001, François Macerola a participé à l'élaboration de la politique controversée des enveloppes à la performance.

Depuis, à l'image de son successeur Richard Stursberg, qui a affirmé en entrant en poste qu'il favoriserait les films populaires au détriment d'oeuvres faisant rayonner le Canada à l'étranger, Téléfilm Canada s'est engagé dans une course absurde au box-office.

Comme le révélait il y a un mois La Presse, des films aux scénarios jugés «grossiers, incohérents ou bâclés» par les jurys de Téléfilm Canada ont profité de l'appui financier de l'organisme fédéral, sous prétexte qu'ils avaient soi-disant «une valeur commerciale». Nombre de ces films «à valeur commerciale» - mais sans valeur artistique - se sont cassé les dents aux guichets.

Aujourd'hui, François Macerola tente de se faire rassurant en affirmant qu'il n'est pas question d'instaurer un système d'enveloppes à la performance à la SODEC. Son discours sur la rentabilité, sa préoccupation du box-office et son ouverture à la création d'un fonds destiné aux oeuvres commerciales n'en sont pas moins inquiétants. «Ce qui m'importe c'est que les films soient vus par un public», a-t-il déclaré à ma collègue Anabelle Nicoud. Ne cherchez pas plus loin sa philosophie.

Les cinéastes pétitionnaires, dont Bernard Émond, Catherine Martin, Philippe Falardeau, Rodrigue Jean, Léa Pool et Denis Villeneuve, ont raison de rappeler que la prétendue «rentabilité» du cinéma québécois est factice. Pratiquement aucun film québécois n'a réussi à rembourser les investisseurs publics depuis 20 ans. «Orienter l'industrie cinématographique sur une quasi impossibilité statistique nous apparaît aberrant», écrivent-ils dans une lettre rendue publique aujourd'hui.

Il y a 10 ans, quand Téléfilm Canada a mis en place sa politique des enveloppes à la performance, plusieurs (j'en suis) ont mis en doute le bien-fondé de l'«hollywoodisation» de notre industrie cinématographique, craignant qu'elle ne soit monopolisée par les champions du box-office, au détriment des autres.

Dix ans plus tard, près de la moitié des fonds disponibles au financement du cinéma québécois sert à récompenser les producteurs «performants», dont les films coûtent de plus en plus cher. Les enveloppes à la performance de Téléfilm, sous forme de primes versées directement aux producteurs sans évaluation qualitative, sur la seule foi des résultats obtenus auparavant au box-office, ont marginalisé davantage le cinéma sans visée commerciale.

Dans ce contexte absurde, la SODEC a heureusement consolidé son rôle, essentiel, de champion d'un cinéma de qualité, commercial ou non. Pendant que Téléfilm Canada levait le nez sur Polytechnique de Denis Villeneuve, le meilleur film canadien de 2009, la SODEC lui accordait un appui logique. Les exemples du genre sont loin d'être exceptionnels.

Est-ce de cette «étiquette de film d'auteur» dont François Macerola veut se débarrasser? Alors qu'ironiquement, comme le rappellent les cinéastes pétitionnaires, 43 des 50 films ayant connu le plus de succès au box-office depuis 5 ans ont été appuyés par la SODEC?

Dans ce débat redondant mais essentiel, ce n'est pas de rentabilité qu'il est question. C'est de choix de société. Le choix entre Les ordres, Les bons débarras, Le chat dans le sac et Tout est parfait, loin d'être des champions du box-office, et un pays sans culture qui se félicite de son équilibre budgétaire.